« Pénaliser ou dépénaliser le droit des affaires ? | Page d'accueil | Corinne Lepage: déplacement à Strasbourg »
16.10.2007
Principe de précaution : Quelle mouche a-t-elle piqué la commission Attali ?
Quelle mouche a-t-elle piqué la commission Attali pour mettre sur le dos du principe de précaution les difficultés que rencontre la croissance française ?
Ce ne sont certainement pas les » ravages » ou risques de ravages sur le plan juridique ou judiciaire de la constitutionnalisation du principe. Pour des raisons multiples.
-
Tout d'abord, aucune décision importante n'a été rendue sur cette base de depuis que le principe existe dans la constitution. Si le principe a été appliqué, il l’a été par le conseil d'État en 1993 à propos du sang contaminé ou en 1998 à propos du maïs Novartis OGM c'est-à-dire bien avant 2005.
-
Ensuite, la rédaction on ne peut plus réductrice du principe de précaution donnée par la constitution ne risque pas de gêner grand monde : elle exclut en effet la santé pour ne viser que l'environnement, elle exclut les personnes privées pour ne concerner que les personnes publiques, elle renvoie enfin à la loi pour en préciser les domaines d'application.
-
Il n'y a donc aucun « danger « pour le monde industriel et ce d'autant plus que le risque de développement exclut la responsabilité des entreprises industrielles lorsqu'en l'état des connaissances, elles ignoraient les risques qu'elles ont générés.
-
Enfin, la loi Fauchon de 2000 a réduit le risque de responsabilité pénale des dirigeants pour les fautes non intentionnelles.
Ce ne sont davantage les réalités de terrain qui peuvent conduire à une telle conclusion : la France est le pays le plus nucléarisé du monde,un des 6 pays qui en Europe plante des OGM, ou encore un acteur important des nanotechnologies. Tout ceci ne témoigne pas d'une attitude particulièrement frileuse à l'égard des risques technologiques ! A contrario, l'Allemagne qui est à l'origine du Vorsorge Prinzip, et ce, depuis le milieu des années 80, qui a porté le principe de précaution sur les fonts baptismaux de l'union européenne, n’est pas particulièrement gênée dans sa croissance industrielle par le principe de précaution. En revanche, elle n’a subi le drame du sang contaminé, et celui de l'hormone de croissance, celui du prion. Cherchez l'erreur !
Ce ne sont pas plus les prétendues menaces pour la recherche que représenterait le principe de précaution qui peuvent justifier cette attaque en règle. Le principe de précaution est avant tout un principe de recherche, exigeant la réponse au plus grand nombre de questions possibles avant que des transformations technologiques irréversibles ne soient engagées. Ainsi, sans admettre le principe, les Américains ont-ils de facto décidé que 5 % de toute la recherche sur les nanotechnologies serait dédiée à l'étude des risques environnementaux sanitaires et sociétaux. Il s'agit bel et bien d'une application dans la réalité scientifique du principe de précaution.
Ce ne sont pas enfin les effets juridiques qu'aurait la suppression de la valeur constitutionnelle du principe de précaution qui changerait quelque chose à la prétendue la insécurité juridique du monde économique. En effet, le principe de précaution, au sens le plus large du terme, incluant la santé et la totalité des acteurs économiques figure dans les traités de l'union européenne. Il a donc une valeur supérieure à la loi et s'impose, quelles que soient les vicissitudes constitutionnelles, à tous les textes de droit interne.
Il faut donc chercher ailleurs cette annonce plutôt iconoclaste en plein Grenelle de l'environnement.
Sans doute, dans le symbole. Les opposants à la Charte ne demandaient qu'à se faire entendre à nouveau, car ils n'avaient pas emporté à l'époque la bataille symbolique. Reposer le problème durant le Grenelle constitue une manoeuvre de diversion destinée à l'évidence à rééquilibrer, au moins dans la symbolique, ce qui pourraient être des conquêtes du Grenelle.
Mais l'essentiel n'est sans doute pas là. La question de fond est celle de savoir, qui, dans la société technologique avancée qui est la nôtre, assume le risque financier de l'expérimentation grandeur nature. Dans la droite ligne de ce que pressentait dès 1986 Ulrich Beck dans son ouvrage la société du risque, la stratégie des grands groupes vise à faire endosser, au moins pour partie, par les Etats les risques liés aux technologies nouvelles, dès lors que celles-ci sont soumises à une autorisation administrative. Ainsi, le citoyen se retrouve-t-il cobaye et assureur final d'une technologie qui peut se révéler excellente ou catastrophique, mais qui généralement aura au moins durant un moment été particulièrement rentable. Le recours, en Europe, au principe de précaution, est la condition sine qua non d'une telle répartition des responsabilités, car il va de soi qu'un risque sociétal ne peut être pris qu'à la double condition qu'il présente un intérêt général et que le risque soit le plus réduit possible, ce qui signifie a minima qu'il soit connu. Il en va d'autant plus ainsi que le régime de l'assurance ne joue nullement pour les nouvelles technologies ou pour celles qui peuvent se révéler à terme dangereuses. Aujourd'hui, ni les OGM ni les nanotechnologies même les antennes relais qui ont été sorties du régime de la responsabilité civile voici un an ne peuvent être assurées. Cela signifie que l'assureur est le citoyen et qu'en conséquence, il doit être en mesure de s'assurer que les recherches sur les conséquences négatives dont il pourrait être à la fois la victime et le payeur ont été faites. Tel est l'objet du principe de précaution.
Poser la question de la réduction du principe de précaution, parfaitement impossible en droit interne , reviendrait a exiger en contre partie une responsabilité illimitée dans le temps des entreprises. C'est la solution américaine qui a conduit aux procès contre les cigarettiers et les fabricants d'amiante hier, les constructeurs automobiles aujourd'hui, et même contre les producteurs d'OGM puisqu'une dizaine de procédures sont en cours menée notamment par l'agriculture biologique.
Au contraire, reconnaître le principe de précaution pour ce qu'il est , constitue un formidable encouragement à la recherche développement, aux produits de substitution, aux nouvelles technologies répondant aux exigences de santé et de valorisation des ressources naturelles, à une gestion réellement rationnelle du patrimoine collectif. En attribuant à Al Gore et au GIEC, le prix Nobel de la paix, le jury du Nobel a lancé une invitation à la planète tout entière de faire du principe de précaution en matière climatique, l'instrument de transformation de notre développement. C’est désormais dans cette voie que se trouve le progrès.
16:39 Publié dans MEDIAS | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note






Commentaires
Mme, tout attachée au pointillisme auquel votre formation semble vous avoir condamné l'essentiel de l'annonce de la commission Attali vous aurait-il échappé ? Nul doute que je serai écharpé par vos porte plumes - j'allais écrire porte flingues - pour ce questionnement !
Mais j'y suis habitué et je poursuis donc. L'essentiel du message délivré par Attali c'est que la France ne redressera la tête qu'en reprenant le gout du Risque et non pas en se terrant dans la confortable frilosité dont le principe de précaution est l'avatar le plus désastreux. C'est certainement le message le plus fort que cette commission pouvait adresser à l'opinion publique - majoritairement opposée à votre cher principe, come vous le savez.
Votre longue dissertation comporte d'ailleurs sa propre réfutation : oui l'Allemagne donne l'exemple de ce que devient un pays où le principe de précaution a été érigé en dogme sacro saint. Oui l'Allemagne dont le taux de natalité ne permet plus le remplacement des générations est un pays placé sous la de diktat de vos amis. Savez vous qu'en Allemagne au nom du principe de précaution un seul habitant de Munich peut faire interdire la circulation dans son avenue ? Est ce ça la dictature que vous appelez de vos voeux.
Si c'est le cas, dites le franchement au lieu de tenter de justifier l'innocuité de de la plus rétrograde des mesures prises par Chirac.
Ecrit par : Candide | 17.10.2007
Le gout du risque OK . Mais si chacun peut avoir le gout du risque, à quel moment peut-on garantir, que ce risque ne soit pas pris au détriment de la santé, de la vie ou du simple droit d'autrui.
Combien y a t il aujourd'hui, d'avenues interdites à la circulation à Munich à la demande d'un simple citoyen ? Pas plus ni moins que dans une ville ou ce droit n'existe pas.
Petit exemple de prise de risques : les laines de verres et de roches auraient la même dangerosité que l'amiante compte tenu de l'exposition qui est proportionnelle au km3 posé.
L'INSERM dans un rapport de 1999 mettait en garde sur les risques sanitaires qui en découlerait. L'INSERM n'étant pas tenu par des Facho-écologistes, seul les fabricants ont décidé de classer ces produits cancérogène classe 2 (risque non vérifié sur l'homme ; faute de tests).
Le principe de précaution qu'il existe ou pas ne s'applique pas, quant il remet en cause des système financier.
Si aucun arbitrage des risques ne peut exister de façon indépendante ; alors demain je pourrai produire n'importe qu'elle produit chimique pour détruire ce qui me gêne et les risques que je ferai courir à mon voisin ne pourra être condamner qu'une fois l'accident arrivé. Le reproche que l'on me fera sera de ne pas avoir pris de précaution ; c'est une question de principe pourrais-je alors répondre ?
Ecrit par : jean françois broggio | 17.10.2007
Bonjour au Monsieur sur le tabouret ......dirait Eugène,
Dans la complexité anthropobiologique, à quel niveau situez vous la notion de risque, sinon, une fois de plus, on s'expose à ne parler de rien?
Pour info cher Candide, je ne suis porte flingue de personne et un parfait inconnu pour l'immense majorité des adhérants de CAP 21, en dehors de ce blog bien sûr.
Ecrit par : Christophe Delanoe | 17.10.2007
Quel rapport entre le principe de précaution en allemagne et la baisse de natalité du pays ? J'ai beau me creuser la tête, je ne vois pas...
Si quelqu'un peut m'aider...
Ecrit par : Françoise | 18.10.2007
@ Françoise
...c'était à craindre.
Si la corrélation entre dénatalité et précaution vous échappe, c'est à une reformatation de votre logiciel qu'il conviendrait de procéder. Remarquez que c'est de la même nature que la feinte surprise de Mme Lepage quand le principe de précaution êst désigné par Attali comme l'ennemi de l'esprit d'entreprendre.
Presque 30 ans de socialisme auront lobotomisé une génération.
@ JF B.
l'arbitrage du risque existe, la preuve : c'est que nous soyons ici pour en débattre. L'évolutionnisme prouve a contrario que le risque est arbitré par la nécessité de la survie. Darwin l'a établi, et cela n'a pas changé, sans qu'il n'y ait nécessité de faire loi.
Toutes vos précautions n'y changeront rien, seule l'expérience instruit, et interdire l'expérience - parce qu'elle induit le risque - c'est retourner au statut animal, celui qui ne transmet pas l'expérience. La ligne de partage est claire entre ceux qui veulent figer leurs privilèges - écolos bobos - et ceux qui souhaitent que les nouveaux venus à la table du développement puissent participer à leur tour au festin des grands.
Ecrit par : Candie | 18.10.2007
Seule l'expérience instruit : mais OUI, tout à fait d'accord !
Et c'est l'essence même du principe de précaution : ce qui n'a pas été expérimenté est potentiellement dangereux. Le chlordécone, puissant pesticide, dont on a reparlé récemment, a durablement pollué les Antilles, a été utilisé jusqu'en 93, alors qu'il était soupçonné dès 77 d'être un agent cancérogène puissant, et malgré la mise en garde de l'OMS en 84.
Voilà une expérimentation grandeur nature sur 20 ans qui a permis de prouver que ce produit est bien dangereux. Mais n'aurait-il pas mieux fallu envisager une expérimentation préalable en laboratoire ? Ne manque-t-il pas ici un garde-fou ?
Idem pour les OGM : on s'aperçoit plusieurs années après la mise en culture que certains maïs mutants ne sont pas si inoffensifs que ça... Tiens tiens. Et que faisons nous de la sacro-sainte liberté d'entreprendre de M*nsant* ?
La proposition d'abandon du principe de précaution au nom de la liberté d'entreprendre ressemble donc bien à une diversion, et la corrélation entre les deux notions est plus qu'incertaine. Je suis moi-même entrepreneur, ça ne m'a jamais gêné. Ce qui me met des bâtons dans les roues aujourd'hui, ce sont les lourdeurs administratives, et l'absence d'aides à l'embauche pour les TPE.
Non, une critique un peu plus étayée du principe de précaution aurait-été : il est inefficace, voire inapplicable, et en tout cas quasiment jamais appliqué quand il le faudrait. Le vrai problème, comme bien des choses en France - et surtout bien des lois- ce n'est pas le principe en lui-même (qui fait avant tout preuve de bon sens) mais c'est l'absence d'organe indépendant pour l'appliquer : indépendant des lobbies et des puissances financières du pays.
Quant à mêler écolo-bobo, privilèges, développement des pays émergeant... au pays de Candide, il y a des méchants et des gentils, bien sûr ;) J'attends avec impatience la prochaine salve de "retournez vivre dans votre caverne" de notre crédule inquisiteur, qui, à défaut d'apporter du neuf au débat, me fait quand même bien rire.
Mais, blague à part, ce qui risque très bientôt de mettre un bon coup de frein au développement tous pays confondus, c'est la raréfaction des ressources non-renouvelables, qui imposera sous peu et quels que soient les courants politiques et les milieux sociaux, d'abandonner toute perspective de croissance uniquement fondée sur le pillage incontrôlé des ressources mondiales.
Ecrit par : Architecture naturelle | 18.10.2007
C'est bien la première fois qu'un écologiste laisse poindre un penchant pour...l'humour ! En général on les croise plutôt mort roses que bon vivant. Alors si mon apologie du risque a pu une fois vous dérider je ne prendrai pas celui d'une deuxième tentative. Précaution oblige.
Ecrit par : Candide | 19.10.2007
@ candide,
Et si c'était votre denière tentative d'intervention ,grand bien vous fasse!
Le fait que le risque comporte une dimension morale semble vous échapper totalement. Aussi maladroit que soit le pp de précaution après les moult tergiversations qui ont conduit à son écriture finale, le but de la manoeuvre est bien de réintroduire cette dimension ds les décisions des acteurs socio-éco-po.
Je ferais bien des commentaires sur votre "SEULE l'expérience instruit" mais je risque de me faire censurer, je vais donc y mettre les formes: Sans théorie, l'expérience est aveugle!
C'est le mot "seule " qui pose problème et traduit bien simultanément que vous croyez toujours à du positif quelque part. On a déjà abordé ce problème en s'accrochant sur l'idée de vérification-falsification des théories, je ne vais donc pas en rajouter, mais c'est quand même étonnant de la part d'un biologiste, alors que sa discipline est bordée par deux apories: 1 - comment passez vous du minéral ou des éléments de la table de Mendéléïev à la 1ère cellule vivante type LUCA ou même celle que vous voulez?
2 - comment votre biologie explique-t-elle le "neurotunnel" qui nous fait passer du règne animal au règne culturel? (ce qui au passage vous éviterait de faire des analogies hasardeuses et darwinesque d'un règne à l'autre).
Le jour où vous aurez une théorie qui répondra à ces deux défis simultanés, peut être qu'on acceptera l'arrogance de vos positions. En attendant un peu d'humilité et de doutes dans positions seraient de mise. Exemple: pour le GIEC le risque climatique est progressivement arrivé à une certitude de 99% d'origine anthropique; mais à parcourir votre site, ce 1% de doutes devient chez vous une certitude soit 100%. C'est votre absence de doute qui est difficilement supportable.
Quant aux considérations sur le socialisme ou autre amalgame avec les Verts, je croyais déjà vous avoir écrit que ce n'était pas la bonne adresse.
Ecrit par : Eugène | 19.10.2007
Le principe de précaution est absurde, mais il ne faut pas le remettre en question avant de lui avoir substituer le principe naturel du "qui casse paye". Le principe de précaution, c’est une façon absurde de régler le problème des "responsables mais pas coupables". Toute entreprise comporte un risque. Il est invraisemblable et consternant que dans notre pays, les responsables publics, payés pour leur responsabilité, ne soient en définitive jamais coupables, que les entreprises qui polluent ne soient pas punies, que les expertises soient payés par l’industrie, etc... Dans d’autres pays, on n’a pas besoin du principe de précaution, parce que le principe du "qui casse paye" est suffisamment dissuasif.
Notre potentiel d'innovation dépendera de la capacité de la société française à intégrer la notion de conflit d'intérêt, sans quoi un nouveau scandale du sang contaminé est à craindre.
Ecrit par : arthur | 20.10.2007
@
"Et si c'était votre denière tentative d'intervention ,grand bien vous fasse!"
mes lecteurs me retrouveront sur Agoravox ou sur LibreCours
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=30371
http://www.librecours.eu
Ecrit par : Candide | 20.10.2007
Ecrire un commentaire