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24.12.2007

Corinne Lepage: l'homélie de Nicolas Sarkozy

La véritable homélie prononcée par le président Sarkozy comme chanoine d’honneur de Saint jean de Latran quelques jours avant Noël met au centre de l’actualité le débat sur  les racines chrétiennes de la France, fille aînée de l’Eglise en l’ opposant à sa tradition laïque. Le sujet n’est déjà  pas mince, mais la portée des propos du président est infiniment plus grande surtout si ils sont rapprochés de son ouvrage, La République, les religions et l’espérance qui l’a inspiré dans ce discours puisqu’il s’y réfère.
Sans doute, on ne peut qu’abonder dans le sens du Président  quand il considère que le vide spirituel contemporain dans les sociétés occidentales  conduit à une forme de désespérance et lorsqu’il souligne la valeur exemplaire  de la vie de ceux qui ont choisi de se  consacrer aux autres, voire comme les moines de Thibérine de sacrifier leur vie. Cependant, dans la société de l’image et de la communication, on ne peut que s’interroger sur le choc de ces  mots par rapport au  poids des photos de la vie privée du président ou même à ses slogans de campagne.
Mais, l’essentiel n’est pas là. Il est dans la remise en cause implicite de la loi de 1905 et dans la défense d’une laïcité dite « positive » qui rappelle fâcheusement la laïcité ouverte revendiquée notamment par les islamistes.
Revenons au contenu  de la loi de 1905, son histoire et l’équilibre auquel elle a abouti. C’est la Révolution française et plus précisément la Déclaration des Droits de l’Homme qui constituent la première étape de laïcisation de la société en reconnaissant des droits inhérents au citoyen, indépendamment de toute intervention divine et a fortiori religieuse. Le vote de la loi, aboutira à deux encycliques condamnant les lois de séparation « Vehementer nos » en 1906 et « une fois encore en 1907 ».
La neutralité de l’Etat à l’égard des religions est la condition du respect du pluralisme et du droit de chacun , dans la sphère privée, de croire ce qu’il veut , d’en déduire la pratique religieuse  qu’il souhaite, y compris de ne pas croire.  Liberté de conscience et libre exercice des cultes sont les piliers du système de la laïcité à la française, qui, bien loin d’empêcher la pratique religieuse, la reconnaît, mais refuse d’en privilégier aucune.. Cette égalité fondamentale de tous les citoyens exclut toute prise en considération de l’appartenance religieuse dans la vie civile et tout financement de culte quel qu’il soit.
 Or, il naît des propos du Président une inquiétude , au-delà d’une rupture avec la tradition républicaine laïque. On concevrait mal que la religion catholique soit privilégiée par rapport aux autres et qu’étendre à toutes les confessions les remises en cause implicites de la loi de 1905 incluses dans le discours de Latran serait une menace pour la République. Par exemple, en critiquant le refus de reconnaître le caractère cultuel à l’action caritative, le président ouvre une boite de Pandore si l’on songe aux associations caritatives qui ne sont que les faux nez d’associations fondamentalistes. Soutenir les religieux chrétiens, sous cette banière particulière, à aller dans les universités, les banlieues, les institutions c’est encourager les autres confessions à en faire de même, avec les conséquences qui s’y attachent en terme de communautarisation et donc d’exacerbation des passions. Or, pour reprendre l’expression de M.Tribalat et J-H Kaltenbach, il serait préférable « de laïciser et républicaniser l’islam » Dés lors,  la laïcité doit au contraire être utilisée pour soutenir les forces laïques musulmanes et tous ceux et celles, femmes en tête, pour qui la laïcité est précisément le moyen d‘émancipation sur lequel elles peuvent s’appuyer. La proposition présidentielle risque de conduire à une situation contraire.

Mais le plus sérieux est probablement compris dans la formule : » assumer les racines chrétiennes de la France et même les valoriser et défendre la laïcité ». Certes, la France a besoin d’assumer son histoire et de se relier à ses racines y compris chrétiennes, mais autres à commencer par les Lumières. Faut-il pour autant valoriser les racines chrétiennes et seulement défendre la laïcité ? Cette affirmation repose sur une opposition entre  croyant et non croyant très contestable et repose sur une conception de la laïcité a minima. Ne pas être croyant ne signifie en aucune manière ne pas vouer sa vie aux autres, ne pas avoir d’idéal ou valoriser le matérialisme. La césure se fait entre  générosité et égoïsme,  respect et  mépris de l’autre,  solidarité et cynisme, pas entre croyants et non croyants. De même, les propos du Président selon lesquels « un homme qui croit est un homme qui espère » et serait donc « moins exposé aux contingences historiques et finalement à la facilité « sonnent de manière bien curieuse lorsqu’ils sont généralisés et appliqués aux kamikazes qui précisément croient et espèrent.
 Quant à la laïcité positive, elle rejoint la  revendication qui est celle de certains islamistes d’une laïcité dite ouverte. « Si Fouad Alaoui dénonce deux intégrismes  ,l’intégrisme laïque et l’intégrisme musulman, je ne peux ni ne veux lui donner tort » écrivait le Président Sarkozy. Cette formule pour le moins contestable- car à supposer qu’il y ait un intégrisme laïque, il n’est évidemment pas de même nature que l’intégrisme musulman qui va jusqu’à tuer - est d’autant plus lourde de sens qu’elle fait un distingo subtil entre intégrisme et fondamentalisme , seul le second étant inacceptable. Or, la laïcité, conçue comme une règle de tolérance et de respect des croyances dans la sphère privée, de rigueur républicaine dans la sphère publique est probablement le seul outil positif dont nous disposons aujourd’hui pour progresser dans la voie de l’égalité , de la lutte contre l’intégrisme et dans la paix sociale. Remettre en cause la laïcité en en faisant un concept souple, destiné à épouser certaines  demandes contemporaines émanant de différents cultes risque de nous conduire à une société communautariste , encore plus violente et dont le ciment commun issu précisément de notre histoire aura disparu.  

 

 

Commentaires

Je suis globalement d'accord avec ce texte. Je tiens toutefois à rappeler que tous les intégristes musulmans ne sont pas terroristes. L'intégriste atteint nécessairement à quelques libertés, par définition (la liberté de culte notamment, puisqu'il condamne le changement de religion), mais de nombreux islamistes rejettent l'usage de la violence envers les innocents et condamnent donc toute action terroriste. Evidemment on en entend moins parler, de ceux-là, mais ils sont bien là, et ils gagnent silencieusement du terrain dans le monde arabe.

Si l'on veut être crédible lorsque l'on dénonce les intégrismes, il ne faut pas faire l'amalgame entre les intégristes terroristes et les autres intégristes. Ce n'est pas parce qu'ils posent des bombes que les intégristes sont à combattre, mais pour leur manque de tolérance. Sinon, suffirait-il qu'ils cessent de poser des bombes pour accéder à la respectabilité ?

Quant aux terroristes, qu'ils soient islamistes, nationalistes, communistes ou mercenaires, ils sont tous barbares, point.

Ecrit par : KPM | 25.12.2007

Merci, Madame, vous êtes la seule à montrer tous les dangers d'une laîcité' assouplie". Le Président Sarkozy a dit aussi, à Paris, 'l'Islam, c'est la France" (voir mon "blogspot.com"). Notre pays est devenu "multiculturel" et le refuge communautaire est la réponse à la disparition de tout patriotisme au profit d'une utopique Europe de 450 millions d'habtants. Merci, Madame, continuez! Dr Bourson, ancien député UDF.

Ecrit par : Bourson | 25.12.2007

Dans mon souvenir, il y a quelques mois vous proposiez que soit ajouté à la devise de la république "laïcité". Vous nous renvoyez au coeur de ce sujet.
N'est-ce pas un enjeu majeur pour la fraternité qu'intellectuel et politique re-définisse la laïcité ?

Ecrit par : Alain D | 25.12.2007

Chère Madame
J'ai écouté avec beaucoup d'intérêt votre point de vue sur france culture à 7h25 lundi. Mais pas moyen de le retrouver sur radiofrance; heureusement il y a votre site. Y-a-t-il une explication? avec tous mes remerciements et toute ma considération

Ecrit par : Lods françoise | 25.12.2007

@ Corinne Lepage

Vouloir rajouter la notion de laïcité à notre constitution c’est ne pas (vouloir ?) la comprendre.
A partir du moment où la souveraineté est populaire et où aucune partie du peuple, (groupes, mouvements, individu(s) etc ) ne peut s’approprier cette souveraineté les individus ou groupement religieux quelqu’ils soient peuvent comme tout un chacun participer au débat public mais n’ont pas accès au pouvoir qui reste entièrement la propriété du peuple.

Ce qui est à craindre, et qui malheureusement sévit, c’est la captation de cette souveraineté par les représentants politiques eux-mêmes et les partis qui les soutiennent.

Le fait que Nicolas Sarkosy puisse prendre des positions personnelles sur ce sujet et qu’on puisse s’en inquiéter révèle tout bonnement qu’on vit dans un régime ne respectant pas la souveraineté populaire et la démocratie , fondements de notre actuelle constitution dans ses articles essentiels.

Vous-même madame Lepage , n’êtes vous pas prisonnière de ce mode de fonctionnement politique , puisque vous souhaitez , au lieu de corriger ce défaut de démocratie à la source , en rectifiant notre fonctionnement politique , rajouter quelque chose qui est déjà contenu dans les principes de notre constitution ?


Notre constitution indique clairement que le Président ne gouverne pas, son rôle est de veiller au respect de la souveraineté populaire, cette souveraineté ne pouvant s’exercer que dans un cadre lui permettant de le faire (organisation de l'information,du débat public contradictoire etc...), le maintien et l’animation de ce cadre est la mission essentielle d’un président au dessus des partis ; tâche lourde ,à plein temps(!),très éloignée du concept de président « potiche ».

C’est la non compréhension et non application de ces principes constitutionnels et par voie de conséquence l’absence d’un vrai débat public permanant et bien organisé qui nous empêchent d’avancer dans la résolution des problèmes qui sont les nôtres.

Ecrit par : Di Girolamo | 29.12.2007

"C’est la Révolution française et plus précisément la Déclaration des Droits de l’Homme qui constituent la première étape de laïcisation de la société en reconnaissant des droits inhérents au citoyen, indépendamment de toute intervention divine et a fortiori religieuse."

Déclaration des Droits de l'Homme (et du Citoyen, merci de le rappeller) dont les auteurs se placent "sous les auspices de l'Etre suprême"... ca ressemble un peu à une "intervention divine", non?

Ecrit par : Infâme Cancrelat | 16.02.2008

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