21.04.2008
Corinne Lepage: consommation et valeurs universalistes
Alors qu’ en 1968 , certains mouvements se faisaient au nom du petit livre rouge de Mao, aberration décriée par le monde économique de l'époque, en 2008 c'est ce même monde économique qui cherche à donner comme modèle celui de la croissance chinoise, heureuse bénéficiaire d'un taux de croissance de l'ordre de 10 % de l'an. C'est tout autant une aberration.
Le choix fait par la Chine de produire en masse et pas cher, se fait évidemment grâce à une pollution sans précédent et à une politique sociale, si tant est qu'on puisse utiliser le mot, autant inégalitaire que dramatique pour des millions de personnes. Les occidentaux en portent une large part de responsabilité. En rejetant vers la Chine leurs activités polluantes et en investissant massivement sur ce nouveau marché, ils n'ont pas envisagé que la Chine puisse aussi décider de faire du monde une poubelle et de son pays un martyrologe sur le plan de l'écologie autant que sur celui des droits de l'homme. Car les deux sujets sont étroitement liés. Fin 2007 l'agence Chine nouvelle affirmait qu'un enfant atteint de malformations liées à la pollution de l'air ou de l'eau naissait toutes les 30 secondes, soit une augmentation de 40 % par rapport au début de la décennie. Le forum Europe Chine dans le comité fondateur duquel siège Michel Rocard, affirme que le nombre de pauvres en milieu urbain est passé de 4 millions en 2000 à 22 millions ,4 ans plus tard soit une croissance de 50 %. Du fait de la politique de déforestation massive, les déserts représentent désormais un quart du territoire et un tiers du pays connaît de sérieux problèmes d'érosion.
La réduction des surfaces cultivables est deux fois plus rapide depuis le début du XXIe siècle ce qui a deux conséquences. D'une part, le désert progresse de 2000 à 2500 km² par an depuis le début du XXIe siècle et 200 millions de réfugiés sont attendus venus des villages menacés par le sable. D'autre part, la baisse de la production agricole qui résulte à la fois des conséquences de l'assèchement (en 2006 , la FAO annonçait la perte de plus de la moitié de la récolte du blé hivernal dans de nombreuses provinces du Nord les plus exposés à l' avancée du désert) et d'un choix politique lié dans l'investissement de l'eau chinoise dans la production de l’acier et non pas dans celle du blé ,contribue largement à la crise alimentaire mondiale . De fait, en effet, le nombre de villes chinoises souffrant d'un manque d'eau a triplé au cours des années 1980. L'assèchement du Huang He et du Chang jiang ont conduit au projet pharaonique des trois gorges et au détournement de ce fleuve vers le Huang He. Outre la catastrophe humaine patrimoniale et écologique que représente la réalisation du barrage des trois gorges, la réalisation du barrage est aujourd'hui remise en cause par des fissures, des affaissements de terrain et une augmentation de la sédimentation qui menace l'approvisionnement en eau potable des populations alentour .
Enfin, la réalisation d'une centrale à charbon par semaine pour alimenter la croissance est une menace pour l'humanité tout entière. À terme, la Chine ne pourra pas répondre à sa demande agroalimentaire ni aux besoins en matières premières de son industrie .Elle doit donc impérativement trouver à l'extérieur la réponse à ces besoins ,d'où sa politique en Afrique et en Amérique du Sud.
Ainsi, le besoin de pétrole explique la realpolitik chinoise de soutien au régime de Khartoum, le Soudan étant devenu l'un des principaux fournisseurs de pétrole de la Chine : 8 milliards de dollars a minima ont été investi par Pékin dans l'exploration et la production . 10 000 Chinois vivent au Soudan dont 4000 sont chargés de protéger le pipeline du sud Soudan
C'est la raison pour laquelle la question du Darfour, comme l'a très bien rappelé Bernard Henri Lévy dans son éditorial de l'Express de cette semaine, doit revenir dans le débat concernant le boycott des jeux olympiques de Pékin.
N'oublions pas que la première fois où il a été parlé de boycott de ces jeux olympiques, c'était précisément lors de la soirée consacrée au Darfour, quelques jours avant le premier tour des présidentielles, soirée au cours de laquelle un certain nombre de candidats s'étaient précisément prononcé en sa faveur.
La question des droits de l'homme au sens auquel on l'entend habituellement et de droits de l'homme au sens de droit à la survie de l’espèce humaine en général et à la survie des êtres humains vivant aujourd'hui en particulier doit faire un tout.
Le boycott politique qu’Angela Merkel et Gordon Brown ont déjà accepté est une nécessité pour le Darfour comme pour le Tibet. La focalisation de la réaction chinoise au lamentable parcours de la flamme, contre la France, témoigne de la réactivité de notre société, et c'est tout à son honneur, contre les violences perpétrées au Tibet et au Darfour. Dans l'un ni l'autre cas, le pétrole et l'eau qui sont une des données sous-jacentes mais essentielles du problème, ne doivent pas être oubliés. Mais ne doit pas l'être davantage la responsabilité occidentale dans la soif chinoise d'eau et de matières premières dans la mesure où celle-ci s'abreuve principalement de la consommation de nos sociétés.
Refuser d'aller à Pékin pour la cérémonie d'ouverture des jeux olympiques, c'est non seulement démontrer que nous sommes capables, même avec des menaces de retombées économiques négatives, de faire prévaloir les valeurs universalistes que nous sommes censées défendre sur la scène internationale.
C'est aussi accepter de nous interroger sur les conséquences que notre mode de développement et nos choix de consommateurs induisent inévitablement sur le plan social comme sur le plan environnemental.
12:25 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : corinne lepage





Commentaires
Depuis plusieurs années, j’ai une conviction plutôt intuitive selon laquelle la sacro-sainte croissance économique et la surconsommation qu’elle engendre nous conduisent tout droit dans le mur. Les ressources énergétiques s’épuisent et certaines matières premières se font rares. L’environnement se détériore et la survie de nombreuses espèces est menacée. Les pays les plus pauvres et les populations les plus démunies sont dans une situation de plus en plus intolérable. Dans les pays les plus riches, le bien-être des populations n’est pas forcément en rapport avec le taux de croissance et la consommation.
En préconisant le développement durable, nous nous engageons dans une voie plus sensible aux questions environnementales et moins orientée vers une consommation excessive. C’est une approche plus réaliste de notre devenir, mais est-ce suffisant ?
Depuis plusieurs mois, je lis des articles et des commentaires sur la décroissance soutenable. Ce modèle économique et politique vise à casser la spirale infernale dans laquelle nous nous sommes engagés, avec des mesures beaucoup plus radicales que le seul développement durable. La décroissance soutenable prend en compte le bien-être des populations et la santé des éco-systèmes. C'est un moyen de rechercher, pour nous et pour les générations futures, une qualité de vie supérieure, qui ne s’appuie pas sur la consommation.
Je n’ai pas encore d’avis définitif sur cette question :
Le développement durable est la nécessité d’aujourd’hui !
La décroissance soutenable sera-t-elle l’obligation de demain ?
A partir du moment où l'humanisme et la préservation de notre environnement naturel sont nos valeurs communes, il faut se poser certaines questions et trouver des réponses crédibles.
Par exemple :
La croissance actuelle de l'économie mondiale permet-elle la survie de l'humanité dans des conditions acceptables ?
Toutes les populations de la planète pourront-elles atteindre un jour notre niveau actuel de consommation ?
Nous avons besoin des réponses d'experts indépendants des dogmes et des lobbies.
Nous devons savoir vers quoi nous engageons notre planète.
En fonction des réponses, il faudra inventer de nouveaux modèles économiques qui ne s'appuyeront plus sur un taux de croissance nécessairement élevé. C'est vrai que notre société n'est probablement pas prête à accepter la décroissance même "soutenable" mais j'ai peur que nos comportements écologiques personnels et notre génie inventif collectif ne soient pas suffisants pour résoudre le défi qui se présente à nous.
Nous ne pourrons pas fuir en avant éternellement !
Nous devrons choisir entre avoir et être...
La traduction du livre de Benjamin Barber : "Comment le capitalisme nous infantilise" peut nous permettre une réflexion sur l'évolution de notre société de consommation. Ce professeur américain de sciences politiques fut un conseiller démocrate de Bill Clinton. Son livre montre comment les experts de la "mercatique" et du "marchandisage" cherchent à redonner aux adultes les goûts et les habitudes des enfants, afin de pouvoir vendre à tous, la profusion assez inutile de gadgets et de biens de consommation qui ne répondent à aucun besoin discernable.
Si le capitalisme de Rockefeller ou de Henry Ford était inventeur et tentait de répondre aux besoins de l'Humanité, le capitalisme d'aujourd'hui serait devenu dangereux pour la démocratie. En faisant de nous des consommateurs avant tout, le capitalisme impose la logique du "je veux" propre aux enfants, contre celle du "nous voulons" des citoyens adultes.
Voici également quelques extraits d'un éditorial publié par Le Temps, journal suisse francophone de référence :
Les bombes, le fric et la nécessaire utopie
L'année finit en un fracas tragique. Dans le chaudron pakistanais, la folie destructrice, éternellement acharnée contre la raison, assassine l'un des visages de l'espérance. Sommes-nous entrés dans cette ère d'hyperviolence qui irait de pair, selon certains théoriciens, avec cette mondialisation qui, nivelant tout, nous pousse à restaurer notre identité sur le rejet ?
Une chose est sûre : le monde mondialisé, générant le décollage de pays qu'on croyait condamnés à la misère, fabrique des anticorps chaque jour plus virulents. Voyez les nationalismes en pleine renaissance, de la France sarkozienne à la Russie de Poutine, en passant par le Sonderfall helvétique exalté par l'UDC !
Voyez aussi les solidarités élaborées au XIXe siècle, avec la naissance de l'industrialisation et de la classe ouvrière, si rudement mises à mal. Le soupçon d'abus s'est installé au point qu'il ronge désormais le système redistributif mis en place après la Seconde Guerre mondiale. La légitimité de l'impôt en est altérée, voire celle de l'Etat, lorsque parlent les ultras du tout-au-marché.
Triomphe en revanche le goût de l'enrichissement sans complexe. Flattés par la pipolisation de l'industrie de la communication et du divertissement, les «Überriches», dont on s'arrache partout les milliards, érigent en modèle une caste aux goûts et aux habitudes semblables d'un bout à l'autre de la planète.
Chacun admet aujourd'hui que l'homme surexploite et surpollue son environnement. La prise de conscience a été générale, spectaculaire. Mais comment faire du souci écologique, plutôt qu'une rébarbative machine à privations individuelles, un projet collectif propre à soulever les enthousiasmes ?
Le défi est immense car il n'est de solution que mondiale. C'est par lui, pourtant, qu'il sera possible de renégocier notre lien social fatigué, et de régénérer le désir de futur dont nos sociétés enrichies, mais désenchantées, semblent avoir perdu la clé.
C'est ce qui est décrit si magnifiquement dans le dernier paragraphe de cet éditorial qui constitue la base de mon engagement politique !
Le Mouvement Démocrate doit être le vecteur de notre désir de futur...
Ecrit par : BGR | 21.04.2008
Le droit de l'homme veut un développement harmonieux par le vote et la démocratie . Ce n'est pas le modèle dominant dans les pays où la culture religieuse et de caste ( ethnique ) rattache le peuples à ses racines .
Pour la sur-consommation et le passage au développement durable , les deux ne sont pas liés . C'est la richesse du développement économique reposant sur la plus-value du pétrole qui a rendu l'ETAT demandeur de développement ( et non pas riche ) . Le tout pétrole depuis 1950 a installé des habitudes de consommation reposant sur la re-distribution du capital pétrole . Avec des prix à la pompe qui augment , c'est encore et toujours du pétrole virtuel dans les places financières , qui affole les marchés .
Choisir d'autres indices de la richesse mondiale , c'est changer de modèle et passer au développement durable .
Où est l'abondance , pour choisir ces nouveaux indices ? Sans le pétrole , nous redevenons nous même , petit , très petit ...
Ecrit par : Bernard Mulot | 21.04.2008
Excellent billet
Mais notre classe politique vit dans l'aveuglement le plus total, sans voir l'envers du décor. Cela dit, la Chine est une très grande puissance. Elle est à l'affût, en Afrique, pour tendre la main aux principaux dictateurs du continent à notre place.
Une diplomatie efficace vis à vis de la Chine nécessite beaucoup de réflexion et de prudence. Dans ce domaine, on ne peut agir à l'emporte-pièce.
Sur les questions écologiques, nous avons tout intérêt à l'associer aux actions de l'POccident, en passant des partenariats et des accords fermes, mais justes et équitables.
Ecrit par : L'hérétique | 26.04.2008
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