19.05.2008
Corinne Lepage: La réforme de nos institutions se joue t-elle là nous le croyons ?
Le réveil d’une majorité parlementaire qui, visiblement, a décidé de prendre son autonomie par rapport au chef de l’Etat, ou tout au moins de faire usage de son droit et de son devoir : voter la loi, est un véritable évènement institutionnel , d’autant plus surprenant qu’il se produit au moment même où Le Président a décidé de réformer la constitution par le Haut, c’est-à-dire en concevant un projet réputé ambitieux mais à l’extérieur du Parlement.
Car, la réforme de la constitution vise à rééquilibrer les pouvoirs entre législatif et exécutif et les députés viennent à deux reprises dans la semaine d’y procéder, par l’exemple, simplement en utilisant le droit qui est celui de chaque député , mais qui dans l’esprit est tombé en désuétude : la liberté de voter. La réalité est que nous devons réformer nos institutions parce que les majorités serviles qui se sont succédées ont perdu depuis bien longtemps, l’habitude d’utiliser à leur avantage les outils que la procédure parlementaire leur offre. Le refus tacite de voter le texte en désertant l’hémicycle lors de la loi OGM, puis le refus de la commission des affaires étrangères de voter le projet constitutionnel supprimant le recours au referendum pour l’entrée de nouveaux pays dans l’Union constituent deux actes d’affirmation de pouvoir qui ont conduit l’exécutif à revenir sur sa position dans le second cas. Et , dans le premier, à affirmer une volonté de passage en force qui parait être un acte d’autorité mais qui est aussi un aveu de faiblesse, celui de ne pas oser permettre au Parlement de re-débattre d’un texte dont le gouvernement craint qu’il ne soit pas celui qu’il souhaite. Dès lors, on ne peut être que sceptique sur la volonté de l’exécutif d’admettre réellement un rééquilibrage des pouvoirs.
En outre, la fronde exprimée lors du vote OGM soulève une seconde question: celle des rapports entre les députés et leurs électeurs. La notion de représentation nationale reprend son sens. Rarement, sans doute, les citoyens ont ils fait connaître avec autant de détermination leur opposition à un texte : 82% des Français manifestant leur refus des OGM et une interrogation de nombre de députés UMP : pourquoi s’entêter sur un texte favorable aux OGM , sans en voir l’intérêt alors que ses électeurs vont en tenir rigueur ? Certes, on peut accepter de répondre à une demande gouvernementale si l’intérêt général l’exige. Mais, dans le cas précis, le moins que l’on puisse dire est que l’enthousiasme n’y est pas. Les députés ont volontairement rappelé qu’ils étaient aussi à l’écoute de leurs concitoyens et qu’ils étaient sensés les représenter. Ils se seraient honorés- mais peuvent encore le faire- en refusant la procédure à la hussarde choisie , sans aucune obligation par le gouvernement et en exigeant le dépôt d’un nouveau texte. La soumission annoncée renvoie le Parlement à ce qu’il était et non à ce que les Français souhaiteraient qu’il soit. Mener une politique. Oui. Mais le fait de ne pas oublier ce que signifie représentation nationale pour sauver la substance de la démocratie parlementaire est aussi une révolution institutionnelle. A avoir fait prévaloir la discipline de parti et l’obéissance absolue aux diktats gouvernementaux, nombre de parlementaires ont contribué à faire sombrer les institutions et à rendre indispensable un réforme dont on peut douter de l’effectivité si les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Car le vrai acteur du changement, le citoyen reste le grand oublié de la réforme constitutionnelle .Or, il est au cœur de la réaction parlementaire, à tort qualifiée de clientéliste. C’est une réaction démocratique qui en appelle d’autres. C’est la société civile, c’est-à-dire le corps des citoyens qui devient l’alliée du parlement dans cette reconquête du pouvoir. Rien ne serait plus lourd de conséquences pour la confiance dans les institutions que les parlementaires l’oublient et fassent à nouveau, notamment en ce qui concerne la proportionnelle, de leur intérêt personnel immédiat l’alpha et l’oméga de la réforme. Ils devront aller au-delà dans le nouvel équilibre des pouvoirs à construire en laissant un espace à la société civile dont ils ne peuvent assumer l’entièreté de la représentation. Comment ? Il faut y aller par 4 chemins .
· En acceptant donc une dose de proportionnelle pour que chacun soit représenté
· En renforçant la justice à défaut de reconnaître un pouvoir judiciaire que la France est aujourd’hui un des rares Etats démocratiques à rejeter. La réforme ne peut qu’être juste et par voie de conséquence permettre à la justice de faire respecter en toute indépendance le respect de la règle commune et de sanctionner les transgressions.
· En imposant le respect de l’indépendance politique et financière de la presse et des médias sans lesquels il ne peut y avoir de pluralisme sauf à laisser, avec les conséquences politiques et économiques correspondantes, qui se font déjà sentir au niveau de la publicité, à internet le monopole de la liberté d’expression et de la pluralité des avis.
· En acceptant que la démocratie participative puisse naître au niveau constitutionnel, non seulement par une complète refonte du conseil économique et social mais aussi en prévoyant le referendum d’initiative populaire dont on peut être à peu près certain qu’il aurait rejeté le projet de loi OGM, comme la Suisse vient du reste de le faire à nouveau pour 3 ans au moins.
Sans doute, en sommes nous loin. Mais à force de modifier les institutions pour arranger le très court terme et des satisfactions politiciennes ou d’ego, on oublie qu’elles sont là pour assurer la pérennité d’une société d’autant plus nécessaire qu’elle est par ailleurs en crise.
Tribune France Culture du 19 mai
15:27 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : corinne lepage





Commentaires
Bonjour,
Concernant la place du parlement, on pourrait ajouter qu'il est indispensable que les députés puissent fixer au moins une partie de l'ordre du jour de l'Assemblée Nationale. Actuellement seul le gouvernement a cette prérogative, ce qui est un formidable filtre permettant d'éluder la discussion des lois qui ne plaisent pas au pouvoir en place.
Enfin, je reste persuadé que l'exécutif bicéphale à la française, avec un président qui gère tout et qui n'est responsable de rien et un premier ministre qui est responsable de tout mais reste aux ordres du président, est une aberration qui fait de notre pays une exception au sein des démocraties occidentales. Je sais que le sujet n'est pas très à la mode, mais vivement une république avec un premier ministre qui gouverne et un président dont le rôle serait d'être garant du respect des institutions, mais qui ne gouvernerait pas. Ce serait aussi de nature à redonner à nos institutions un peu du caractère démocratique qu'elles perdent chaque jour un peu plus. Le régime présidentiel n'est pas une solution vers plus de démocratie.
Philippe Markowicz, Angers
Ecrit par : philippe markowicz | 20.05.2008
Cela serait également l'occasion d'inscrire la reconnaissance du vote blanc, bien que je ne sache pas si cela trouve ça place dans ce genre de réforme des institutions.
Ecrit par : Thomas Cluzel | 21.05.2008
On ne peut que vous suivre dans votre analyse sur la crise de nos institutions et malheureusement l'incapacité du Parlement et de la représentation nationale à représenter réellement le pays et la population. Si globalement le projet de loi constitutionnelle présenté par le gouvernement contient des dispositions intéressantes notamment s'agissant des mesures visant à donner plus de pouvoirs au Parlement, à instituer l'exception d'inconstitutionnalité, à limiter l'article 16 etc. il n'en demeure pas moins que : 1 - il est en retrait par rapport aux conclusions du comité Balladur notamment sur les droits nouveaux pour les citoyens et particulièrement le référendum d'initiative populaire, le droit de pétition, le défenseur des droits du citoyen (qui est moins clair dans le projet de loi gouvernemental) ; 2 - si on reste dans des mesures uniquement juridiques et d'ingénierie constitutionnelle sans prendre en compte la réalité des faits politiques, j'ai bien peur que rien ne change car le fait majoritaire s'appliquera. Certes les parlementaires pourront inscrire leur proposition de loi à l'ordre du jour mais que se passera-t-il : le groupe UMP déposera les projets de loi que le gouvernement lui demandera de déposer ; le groupe PS déposera ses propositions de loi qui seront rejetées par la majorité UMP quel que soit l'intérêt de la proposition. Ca pourra être l'inverse lorsque la majorité changera. Or le fond du problème c'est qu'à côté de la réforme constitutionnelle, il n'y a pas de réforme du mode de scrutin du Sénat qui est du point de vue démocratique choquant. Il n'y a pas non plus d'introduction d'une dose de proportionnelle pour l'élection des députés qui garantirait la représentation du pluralisme à l'Assemblée, puisqu'on apprend que le redécoupage des circonscriptions législatives est quasiment bouclé, donc des parlementaires qui seront toujours "aux ordres" du gouvernement et de leur parti et qui ne se prononceront pas en leur "âme et conscience". Bref le Parlement continuera à être ce lieu déconnecté des citoyens et ne sera pas le véritable lieu de débat démocratique qu'il est sensé être.
C'est le problème des réformes constitutionnelles, elles ne doivent jamais remettre en cause de façon trop fondamental le pouvoir du gouvernement et de la majorité en place qui initie la réforme. Et l'opposition qui sera demain majoritaire n'y a pas vraiment intérêt non plus.... ce qui explique que le PS ne défende pas la dose de proportionnelle pour l'élection des députés.
Ecrit par : Sébastien | 21.05.2008
Je ne m'intéresse que très peu à cette réforme institutionelle , non parce que je n'accorde pas une très grande importance à nos textes fondateurs mais parce que je dénie le droit à mes représentants de modifier la constitution sans me demander mon avis de citoyen ; cela je le fais au nom même de notre constitution dont le principe essentiel est la souveraineté populaire .
Ce principe est bafoué depuis bien longtemps , puisqu'au lieu d'organiser pratiquement la possibilité de l'exercice de cette souveraineté , nos représentants ont inventés , avec notre complicité la démocratie représentative d'alternance , permettant à tout le monde de s'installer dans une démocratie molle , de faux semblant , de faux débats binaires ;
Nous sommes dans une vraie fausse démocratie où le but du jeu est de maintenir l'équilibre entre les intérêts des divers acteurs , liberté chérie! sans jamais poser des choix cohérents sur le fond et le long terme.
La loi sur les OGM , organismes génétiquement modifiés pour être exlusifs , invasifs et colonialistes a montré et va encore montrer les limites d'une démocratie qui ne veut pas choisir une direction , l'action politique étant devenue la gestion dite régulée du marché , nouveau moteur de nos civilisation .
Le fait que ce soit bientôt la panne sèche devrait nous inciter à revenir en démocratie, à relire notre constitution qui dans ces principes essentiels donnent des clefs de fonctionnement intéressantes .
En tous cas , je boude ; je n'ai pas voté à la présidentielle , refusant ce jeu de dupe et ais de moins en moins d'estime pour nos sages éclairés qui décidémment sont de plus en plus aveugles sur ce qui se prépare . Et nous donnent une nouvelle preuve du mépris dans lequel ils nous tiennent.
Ecrit par : Di Girolamo | 22.05.2008
Je crois qu'Internet devrait être pris en compte dans l'évolution de nos institutions.
Cette technologie permet une démocratie plus directe et citoyenne. A l'image de certains pays comme la Lituanie où la participation directe des citoyens aux votes des élues est faites grâce à Internet. La démocratie électronique ou cyberdémocratie est une révolution institutionnelle et elle est possible.
Je ne suis pas pour le tout électronique mais Internet est une véritable révolution en terme de médiatisme, liberté d'expression ou même de démocratie citoyenne. Comme tout il n'y a pas que de bon mais utilisons le bon et laissons le mauvais.
Ecrit par : CHAUVET Geoffroy | 24.05.2008
je continue à penser que le citoyen reste le grand absent en réalité du débat; le soi-disant referndum d'initiative populaire est du vent à double titre. il nécessite l'intervention de 20% du parlemetn ce qui signifie l'accord du PS ou de l'UMp selon les cas de figure mais exclut un referendum sans qu'un des deux partis qui se partagent le pouvoir ne l'acceptent.
Quant au seuil de citoyen , il est délirant car il impose de trouver plus de 4 millions de signatures....
La seule chose qui intéresse réèllement l'uMP et en fait le PS est qu'il n'y ait pas de proportionnelle à l'Assemblée Nationale car cela assure leur jeu à deux ...
On se moque donc deux fois des citoyens que nous sommes...
Ecrit par : corinne lepage | 24.05.2008
Je comprends que vous plaidiez pour "une dose de proportionnelle", mais ("privilège" de l'âge), j'ai vécu la IV ième et j'en garde un immense dégoût...La proportionelle, c'est le règne des partis, les combinaisons imposées par les petits groupes (voir Israel en ce moment).
La loi électorale n'est pas dans la constitution et il est regrettable de voir les partis (petits et grands) faire semblant de le croire pour bloquer la réforme constitutionnelle qui donne un plus grand pouvoir au Parlement (en espérant qu'il n'en abuse pas...).
Je n'en apprécie pas moins votre action et salue votre courage, espérant seulement que vous préciserez à l'occasion quelle "dose" vous parait concilier justice et efficacité.
Ecrit par : roland chastel | 28.05.2008
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