07.08.2008

Corinne Lepage : "Qui défend les droits des contribuables ?"

Tribune publiée sur Rue89 - 07/08/08

Nous en sommes bien éloignés de ce pays qui aimait à rappeler qu'il avait écrit la déclaration de l'homme et du citoyen , le préambule de la constitution et plus précisément l'article 14 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen précise que les citoyens par eux-mêmes ou par leurs représentants de constater la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l'emploi et d'en déterminer la quotité, l’assiette et le recouvrement.

Nous en sommes bien éloignés et, une fois de plus le contribuable va devoir assumer le coût de la défaillance de la justice, soigneusement organisée, permettant ainsi très probablement aux bénéficiaires des rétrocommissions des frégates de Taïwan de garder leur magot cependant que leurs concitoyens payeront l'équivalent à Taïwan.

Le non-lieu requis dans cette affaire était inévitable dès lors que  le secret défense opposé par les ministres des finances successifs, aux demandes formulées par le juge d’instruction rendait la poursuite de l’information impossible. Les documents douaniers étant cachés, il était impossible d’accéder aux noms des ressortissants français destinataires des commissions. Au passage, il faut noter la  différence de traitement judiciaire et de moyens mis en place pour traiter de l’affaire  des listings de Clearstream  et l’affaire des frégates, ces moyens étant inversement proportionnels à l’intérêt de la société dans son ensemble à la solution du problème. La clôture du volet pénal va donc laisser ouvert l’arbitrage en cours ( encore un !) entre Thomson et Taiwan dont le risque pour le contribuable est de 72% de 599 millions de dollars correspondant aux commissions illicites dont une partie des fameuses rétrocommissions. D’où l’intérêt évident qu’il y aurait eu pour le contribuable que la justice connaisse les destinataires et puisse obtenir le remboursement des sommes perçues….

Pour la deuxième fois en un mois, la première étant l’arbitrage Tapie dont les conséquences seront supportées par le contribuable, on constate que le pouvoir bloque la justice au bénéfice de quelques uns et au détriment de tous les autres. Non seulement, ce comportement est inacceptable sur le plan éthique et tout simplement moral, mais encore il l’est sur le plan politique.
Nous n’avons plus de justice au sens auquel les pays démocratiques l’entendent. Le mépris du droit et le refus de l’état de droit , la dépendance des juges, un fonctionnement à deux vitesses , l’impunité de certains sont devenus un état de fait, une banalité.

En plus, dans notre pays,  l’intérêt général a disparu. Qui désormais le défend ? Personne.

Certes, lorsqu’il s ‘agit de réduire les dépenses publiques pour essayer d’engager enfin une politique de finances publiques respectueuse de nos engagements européens et de l’avenir de nos enfants, rien ne doit résister :ni casernes, ni emplois de professeurs, ni service publics de proximité.

Mais lorsqu’il s‘agit de protéger certaines personnalités, on ne regarde plus à la dépense (pas plus du reste qu’en « com » gouvernementale).

Qui peut défendre les contribuables ?

L’action dans l’intérêt du contribuable qui existe à l’échelle locale est fermée à l’échelle nationale. La Cour des Comptes  pourrait elle être saisie , mais par qui et contre qui ?
Dès lors, force est de constater que tout est désormais possible dans notre pays comme dans n’importe quelle monarchie bananière, la prétention en plus.
La conquête des droits de l’homme, version 1789 , est de nouveau un combat pour les citoyens français.

Corinne Lepage, Présidente de CAP21

Commentaires

Le problème de la gestion publique , c'est qu'elle est très lourde à contrôler .

Tapie a montré que en ne payant plus les cotisations Ursaaf et autres des sociétés qu'il contrôlait , Addidas vendu à perte s'est redressé ensuite avec une bonne gestion .

Normal , Tapie n'était plus là ... Comment le droit peut il redresser des situations en faveur de ce qui ne respectent leur engagement ?

Ecrit par : Bernard Mulot | 07.08.2008

"En plus, dans notre pays, l’intérêt général a disparu. Qui désormais le défend ? Personne."
Même si je partage ce constat, je ne suis pas aussi pessimiste pour l'avenir.
Car nous sommes encore là !
Il nous incombe en effet à nous les Démocrates de réveiller les consciences en dénonçant haut et fort ce qui ne va pas dans le bon sens. Inlassablement jusqu'à ce que les mots soient entendus par nos concitoyens, dire et redire.
Quand les médias seraient parfois bien aphones sur certains dossiers, il ne reste, il est vrai, plus beaucoup de "relais" pour assurer un large écho à certaines prises de position courageuses telles que la vôtre Corinne.

Notre détermination ne pèse pas lourd pour l'heure, mais nous oeuvrons pour que de telles pratiques puissent changer à moyen terme.
Le "secret défense" qui entoure de tels dossiers (ou ce qui confine au secteur nucléaire par ailleurs) devrait faire l'objet d'un encadrement beaucoup plus strict dans son invocation. Et surtout, il conviendrait d'imaginer plus de souplesse dans sa levée (partielle ou totale).
En l'espèce, il est proprement sidérant (abracadantesque aurait dit un de nos anciens Présidents) qu'une juridiction "la justice" ne puisse pas obtenir la communication de documents par un autre ministère "les finances".
Il s'agit pourtant du même Etat dont les deux parties seraient supposées défendre les intérêts supérieurs.
Au final, les contribuables qui restent malgré tout des citoyens seront contraints d'assumer avec leurs deniers une certaine forme d'incurie constatée dans le fonctionnement de l'Etat.

"La conquête des droits de l’homme, version 1789 , est de nouveau un combat pour les citoyens français."
Il est quand même incroyable qu'au début de XXI° siècle, les citoyens puissent faire le constat de se retrouver "désarmés" par rapport à certains faits.
Inimaginable enfin de songer à se battre pour recouvrer des droits que l'on pensait acquis de manière intangible.
Je viens de relire la Déclaration des Droits de l'Homme en écho à ce billet.
L'article XII pourrait nous faire réfléchir à plus d'un titre.
"La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels est est confiée."
Si la force de la loi, expression de la volonté générale, bute sur la défense d'intérêts "très" particuliers, une question s'impose :
Vers quelle forme de régime nous dirigerions-nous ?
Un régime de bananes ?

Ecrit par : Thierry P. | 08.08.2008

La justice a les moyens pour enquêter , créer de la discipline , ce qui peut prendre du temps dans des domaines obscurs .

En théorie la force publique est grande et en pratique cela devient un jeu de hasard au sens des probabilités quand il faut répartir les responsabilités . La variable et le délit n'est plus gaussien , mais multifactoriel . Et attention , beaucoup d'affaires sont aussi classées sans suite par manque de preuve ...

Ecrit par : Bernard Mulot | 08.08.2008

Oui Thierry, un régime de bananes, sur la peau desquels nous glissons car, en bonnes poires, nous comptons pour des prunes. Certains méritent bien des pêches et des marrons dans le citron, c'est certain!...

Trêve d'emportement fruité, je partage sans réserves votre colère, Corinne. Je suis chaque jour un peu plus outré de ce pouvoir et de son exercice qui, je l'estime, nous méprise en tant que citoyens.

La DDHC, ah, quel beau texte si ancien et actuel à la fois! (Le charme du classicisme parfait, qui ne se démode pas...) Je l'ai accrochée près de moi, au mur, sur mon lieu de travail, avec la Charte de l'environnement; des textes à défendre chaque jour, quelques phrases dont nous pouvons être fiers.

Mais nous voulons aussi des actes, c'est cela qui risque de finir par péter à la face d'une élite indigne et immorale.

Ecrit par : pholcidae | 08.08.2008

D'accord avec Corinne.

En entendant la nouvelle du "non-lieu" je me suis rappelé la première vidéo que j
ai vue à ce sujet, tout à fait par hasard fin 2006 et qui a été déterminante pour mon engagement politique depuis.

C'est un discours devant l'Assemblée Nationale en mai 2006, que les médias se sont bien gardés de relater...

Le voici en deux parties:

http://www.dailymotion.com/video/x3tx8_bayrou-partie-1
http://www.dailymotion.com/video/x3trn_bayrou-motion-de-censure-partie-2
.
Son contenu est tout autant actuel.

Dire que tout cela va être enterré.

Mediapart avait déjà annoncé ce non lieu probable le 26 juin
http://www.mediapart.fr/journal/france/060808/coup-de-theatre-dans-l-affaire-des-fregates-de-taiwan-le-parquet-veut-un-non-l

Une preuve supplémentaire que la France n'est PAS une démocratie dans le sens qu'on lui donne en Europe.

http://www.mediapart.fr/club/blog/etoile66/060808/la-france-une-democratie

Il y a encore beaucoup, beaucoup à faire...

Ecrit par : Danièle Douet | 08.08.2008

Qui peut défendre les contribuables ? Même vous, vous n'y pouvez plus rien, c'est triste, c'est horrible même, mais c'est comme ça.

Ah sinon, histoire de faire quelque chose de constructif, la grève du 10 novembre 2008, y serez vous?
http://www.conseilnationaldelaresistance.fr/

Ecrit par : emachedé | 09.08.2008

Corinne, vos contributions sont excellentes. Dommages qu'elles ne soient pas plus reprises par la presse et les sites "partenaires". Je regrette quand même que vous ne signez pas "Vice-Présidente du Mouvement Démocrate". Car nous sommes nombreux à être très fiers de vous avoir comme vice-présidente !

Ecrit par : Vincent | 10.08.2008

Tout à fait d'accord avec vous les contributions de Corinne Lepage sont excellentes et surtout juste et clairvoyante.
Le contribuable sera encore mis à contribution, jusqu'à quand le peuple va accepter de se faire bananer.
La conquête des droits de l'homme est bien bafouée, allez réveillons nous et manifestons contre cette république monarchique.

Ecrit par : Monique | 15.08.2008

Bonjour Corinne et bonjour à tous
La conquête des droits de l’homme, version 1789 , est de nouveau un combat pour les citoyens français.
J'adhère à votre conclusion et cela va être un long chemin qu'il faudra franchir avec des gens sincères et pacifiques. Le monde nous observe et pense que nous avons été la 1ère République. A ce titre, cela endort la suspiscion qu'un retournement de situation puisse être possible chez nous.
C'est pourtant possible.
Amicalement
Christian

Ecrit par : MALPART Christian | 17.08.2008

" le pouvoir bloque la justice au bénéfice de quelques uns et au détriment de tous les autres. ... Nous n’avons plus de justice au sens auquel les pays démocratiques l’entendent."

Bravo et merci de le dire et répéter, d'avoir le courage de braver ainsi non seulement l'affairisme au pouvoir, mais aussi l'indifférence du grand public.

Il y a quelques années, Vincent Peillon et Arnaud Montebourg ont consacré beaucoup d'énergie à lutter contre le blanchiment - maintenant, ils font des choses sérieuses, qui intéressent les médias. Denis Robert "jette l'éponge au seizième round". Les coresponsables de la faillite de notre démocratie et ... de notre "pouvoir d'achat", prospèrent.

"La conquête des droits de l’homme, version 1789 , est de nouveau un combat..." Bon courage !

Ecrit par : FrédéricLN | 24.08.2008

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