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22.12.2008

Corinne Lepage: N'est-il pas temps de changer de mode de calcul?

Le président de la République avait chargé deux prix Nobel : Amartya Sen et Robert Stiglitz  de mettre en place un PNB vert. Plus personne n'en parle et ce projet peut apparaître aujourd'hui comme parfaitement obsolète compte tenu  de la crise économique et financière. Cependant, et de manière paradoxale, l'adjonction d'un indice de bien-être économique à côté d’un PNB en berne présenterait de très nombreux avantages particulièrement dans l'année qui vient.
 
De quoi s'agit-il ?
 
L'indice de bien-être économique n’est pas unique : il existe d’autres indices qui visent le même objectif, à savoir patrimonial. Partant du PNB, il ajoute et il retranche ce qui a amélioré le patrimoine collectif et ce qui l’a réduit. Ainsi, les services gratuits, l'amélioration du patrimoine naturel, les dépenses d'investissement pour préparer l'avenir, santé, recherche, éducation viennent en plus. A contrario, la réduction du patrimoine naturel, la maladie, la délinquance, l'augmentation des inégalités vienne en déduction. Ainsi, l'indice de bien -être économique offre une image beaucoup plus réelle de la progression de la société sur une année. C'est précisément parce que les perspectives pour 2009 sont particulièrement noires sur le plan économique que le mouvement est particulièrement bien choisi pour changer de grille de lecture. Le très récent rapport du laboratoire européen d’anticipation considère en effet que la fin du premier trimestre de l’année 2009 va être caractérisée par une prise de conscience générale de l’existence de trois processus déstabilisateurs majeurs de l’économie mondiale, à savoir :

1. la prise de conscience de la longue durée de la crise

2. l’explosion du chômage dans le monde entier

3. le risque d’effondrement brutal  l’ensemble des systèmes de pension par capitalisation.

Dès lors, les facteurs psychologiques vont jouer un rôle extrêmement important puisque les opinions publiques risquent de considérer que la crise échappe en réalité à tout contrôle avec donc un risque de chaos social. Les états s'avèrent incapables de gérer socialement la montée du chômage et de donner de réelles perspectives aux populations.

En effet, plus la crise durera plus elle sera porteuse d'instabilité socio-économique. S’y ajoute bien sûr  le risque d'effondrement brutal du système de retraite par capitalisation puisque l’OCDE estime à 4.000 milliards USD les pertes des fonds de pension pour la seule année 2008. La prise de conscience par les opinions publiques de ces tendances et de leurs conséquences pourrait constituer le grand choc psychologique mondial du printemps 2009. De même que les investissements hors la société post pétrolière apparaissent comme déraisonnables et irrationnels, de même le maintien, pour mesurer l'évolution de la société, du seul critère du PNB apparaît comme  un facteur d'accroissement de la crise, et ce pour plusieurs raisons.


Tout d’abord, il est certain que la crise et le chômage croissant  vont conduire a une augmentation importante des activités  non rémunérées mais qui constituent une création de valeur incontestable, comme les aides à la  personne, les activités d'entretien et de réparation, l’usage du potager pour nourrir sa famille. Tous ces activités ne sont pas comptabilisées dans le PNB mais sont évidemment extrêmement importantes pour la vie quotidienne, voire pour la survie d'un certain nombre de personnes.

Ensuite, le ralentissement économique va s'accompagner d'une réduction des pollutions et des émissions de gaz à effet de serre, d'une réduction de la circulation automobile améliorant ainsi la santé des habitants des villes même si  parallèlement les difficultés financières vont rendre plus difficile pour un certain nombre de personnes l'accès aux soins. Ces éléments sont à prendre en compte.
On peut aussi imaginer que la crise favorise le système D, l'entraide, la solidarité et conduisent ainsi à retrouver, par la force des choses, des relations humaines d'une qualité très supérieure.


Il est donc économiquement et socialement tout à fait faux de ne pas considérer que ces évolutions apportent un plus à la société et doivent à ce titre être comptabilisés dans l'indice de bien-être économique.
Cette transformation  permettra de mieux appréhender la réalité globale de la crise, de mesurer avec d’autres critères son impact et donc d’orienter différemment les politiques publiques pour favoriser le maintien d’une certaine cohésion sociale dans un esprit de justice qui est aujourd’hui totalement absent.
Elle permettra aussi d’améliorer le moral de nos concitoyens en donnant tout d'abord une valeur économique à ce qui est aujourd'hui n’en n’a pas et en cessant de considérer comme avantage  ce qui n'en est pas un. Rappelons par exemple que la finance virtuelle a été le principal moteur de la croissance du PNB au cours des dernières années.

On voit où cela nous a conduit !


Enfin surtout, la recherche d'un accroissement de l’indice de bien être économique donne un sens, une direction à la société  à un moment où précisément une menace de troubles sociaux existe, liée précisément à la disparition d'un modèle sans qu’aucune solution alternative ne soit réellement proposée. Le changement de critère de référence constituerait précisément un des symboles les plus  forts d’espoir.

 
Tribune France-Culture du lundi 22 décembre

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16.12.2008

Plan de relance Sarkozy : une chance historique manquée

logo_latribune_fr.gifLe plan de relance de Nicolas Sarkozy a très peu de points communs avec celui annoncé par le président américain Barack Obama. Le président français n'a pas compris la nécessité de préparer l'économie post-pétrolière en investissant dans la reconversion écologique. En favorisant les anciennes industries, ce plan de relance ne produira que des effets modestes et de très court terme, estime Corinne Lepage, ancien ministre, présidente de CAP 21, vice-présidente du Modem.


Le plan de relance annoncé par le président Sarkozy apparaît comme une chance historique gâchée. Tout d'abord, comme de nombreux commentaires l'ont souligné, il ne s'agit pas d'un plan de 26 milliards d'euros nouveaux, mais de 4 milliards, les autres dépenses étant déjà programmées ou dues en toute hypothèse. Surtout, ce plan reste marqué par une conception très court-termiste et sans vision d'ensemble. Il contraste avec le plan annoncé par le futur président Obama qui est porteur d'un projet global : la mise sur orbite de l'économie post-pétrolière.

Le plan Sarkozy ne s'attaque pas au fond du problème. La prime de 1.000 euros à la casse en est une parfaite illustration. En effet, cette prime payée pour l'acquisition d'une voiture émettant moins de 160 g de CO2/km va sans doute permettre de vider les stocks, mais ne va en rien permettre la reconversion écologique de ce secteur industriel. Dès lors, comme l'a déjà annoncé Carlos Ghosn, cette prime permettra de moins licencier mais ne sauvera pas les emplois d'aujourd'hui et encore moins ceux de demain.

Or c'est de cela dont il s'agit. Traiter le volet social de la crise économique tout en fléchant la relance vers un "new deal" vert. Le doute que tel soit l'orientation choisie est d'autant plus permis que, si la croissance verte a fait couler beaucoup d'encre et a donné lieu à de belles envolées lyriques, les faits ont la vie dure, et la réalité des décisions concrètes est sans rapport avec cet objectif pourtant indispensable. Une impression de confusion et de contradiction est indéniable. Où est la logique entre la relance autoroutière et l'encouragement à l'achat de véhicules sans bonus, alors que les Français réduisent l'usage de la voiture et y sont incités sur un plan général ? L'OIT voit dans le développement des énergies renouvelables et de l'efficacité énergétique une source d'investissement et d'emplois verts. Mais rien n'est prévu dans le plan de relance à ce sujet, et les sénateurs suppriment l'obligation de sobriété énergétique pour bénéficier des prêts à taux zéro.

Plus grave encore, la violence des attaques lancées par le lobby nucléaire contre le développement de l'éolien, accusé de tous les maux, aboutit à créer en France la législation la plus ubuesque du monde pour installer des éoliennes. Sans doute, l'éolien présente des inconvénients, mais toutes les énergies en ont, à commencer par le nucléaire qui est antinomique avec un développement soutenable pour la double raison qu'il utilise des matières premières non renouvelables et qu'il lègue aux générations futures des déchets d'une dangerosité sans comparaison possible. Mais comment prétendre encourager l'éolien, quand en réalité on multiplie les obstacles à son installation ?

Quant au solaire apparemment favorisé, il ne l'est que dans la mesure où il n'apparaît pas menaçant pour le nucléaire. Car la maturité de la technologie est moindre pour produire de grande quantité d'énergie, ce qui n'est pas le cas de l'éolien. En revanche, pour ce qui est mâture, comme le photovoltaïque, le changement du prix de rachat de l'électricité pour le tertiaire anéantit, comme par hasard, la rentabilité des projets en cours.

Enfin, la volonté de la majorité de favoriser le chauffage électrique d'origine nucléaire dans les habitations s'inscrit aussi en faux avec l'essor des bâtiments à basse consommation, a fortiori à énergie passive ou positive. En définitive, tout se passe comme si le choix avait été fait non pas de pousser l'industrie verte, mais au contraire de continuer à soutenir les industries à bout de souffle ou condamnées du XXe siècle, au lieu d'encourager leur reconversion et de soutenir les nouvelles technologies.

Or le plan de relance, bien loin de tracer une voie nouvelle, ne fait qu'ajouter de la confusion en distillant l'effort. Cette orientation condamne à moyen terme notre population à un chômage croissant même après la reprise mondiale qui viendra, parce que nous n'aurons pas une offre correspondant à la demande mondiale. Faute d'avoir compris qu'il fallait investir dans la reconversion écologique, le plan de relance et la politique effectivement suivie ne produiront que des effets modestes et de très court terme. On aurait attendu des investissements massifs dans les nouveaux modes de transport, en particulier les centrales de mobilité et l'autopartage, l'habitat économe et l'efficacité énergétique à tous les niveaux, permettant à une économie nouvelle de se développer.

Une telle politique aurait nécessité un fléchage des crédits sur les écotechnologies, une politique de formation des personnels pour s'adapter aux nouveaux métiers, un effort massif en termes de recherche-développement et une aide à la reconversion. Le Grenelle de l'environnement avait là une chance de se concrétiser. Il l'a perdue au moment même où la réduction de la taxe générale sur les activités polluantes (TGAP) rend très aléatoire le financement des mesures annoncées.

En faisant un choix contraire qui satisfait les grands lobbys en place, nous pérennisons un rapport de forces au sein du monde économique qui rend quasi impossible la croissance des entreprises représentant les nouveaux secteurs, a fortiori leur capacité à peser en faveur d'une accélération du changement.

En effet, tant que le nombre de personnes employées dans les secteurs anciens sera infiniment supérieur à celui des personnes employées dans les nouvelles technologies de l'environnement, les choix se feront en faveur du passé et non du futur. Le serpent se mord la queue ! Au lieu d'utiliser la crise actuelle pour changer de braquet, nous maintenons le cap ancien. Nous étions déjà en grande difficulté du fait de l'inadaptation de notre offre. Nous perdons une chance historique d'utiliser l'opportunité de la relance pour doper l'industrie française du XXIème siècle.

Corinne Lepage, ancien ministre, présidente de CAP 21, vice-présidente du Modem

La Tribune du 16 décembre 2008

15.12.2008

Corinne Lepage: Et si la crise de la jeunesse était en réalité celles des générations antérieures ?

Les événements de Grèce ont alimenté la presse et le monde politique jusqu’au président de la République lui-même, sur le point de savoir s’il y avait un risque de contagion et sur les moyens de l’éviter. La question est d ‘autant plus justifiée que des points communs existent avec la France qu’il s’agisse des difficultés des jeunes d’accéder à l’emploi et d’être rémunérés décemment, des réformes libérales imposées au forceps par le gouvernement Caramanlis , une répression forte en 2006 contre les jeunes s’opposant aux privatisations, des «  affaires »  qui minent la confiance : « la corruption , les scandales, la pauvreté, les crimes de bourse, les dessous de table de Siemens » résume le quotidien gratuit free post.

Mais, si au lieu de considérer que le problème était dans la génération montante pour admettre qu’il est dans la nôtre, peut – être aurions nous une chance d’améliorer le sort de l’une et de l’autre.

 

Pour réfléchir, posons nous  la question de savoir quel serait le comportement de la jeune génération aux manettes vers 2025 si elle se comportait vis-à-vis de notre génération comme nous nous comportons vis-à-vis d’elle même. Que se passerait-il si pour payer l’adaptation au changement climatique que nos choix déraisonnables ont entraîné, ils divisaient nos retraites par deux ? Que se passerait-il si, au motif des économies nécessaires dans le budget de l’Etat, ils décidaient que les personnes au-delà de 75 ans ne peuvent plus accéder à certains soins lourds dans les hôpitaux ?
Nous trouverions cela scandaleux et contraire aux grands principes républicains.

 

Or, quels sont nos choix actuels ? Ne sont ils pas précisément les mêmes mais décidés  à l’encontre des jeunes qui se révoltent ?

 

 La réforme menée dans l’éducation, qu’il s ‘agisse de la maternelle déconstruite alors que notre système est un des meilleurs du monde et que le futur Président des Etats-Unis semble s’en inspirer , de la suppression des RASED, personnel spécialement formé pour aider les élèves en difficulté dans le primaire, du  nouveau lycée, de la réforme de la formation qui est ressentie comme un acte de mépris par les professeurs, semble avoir comme objectif la seule réduction des dépenses. L’occupation actuelle de nombreux établissements par les professeurs et les parents d ‘élèves montre une grande inquiétude. Ce n’est pas la nécessité de réformer qui est en cause, mais l’objectif de la réforme qui est comptable et non destinée à préparer l’avenir.

 

Car, précisément, c’est le nœud du problème. Non seulement nos choix actuels défavorisent pour le présent les jeunes et leur apparaissent à juste titre, inéquitables et injustes, mais encore ils sont directement contraires à leurs intérêts en tant que génération montante. En quelque sorte, ils perdent aujourd’hui et demain. Il ne faut donc pas s’étonner qu’ils se révoltent. Les révolutions ont toujours été portées par la jeunesse parce qu’elle aspire à plus de justice et à un monde meilleur, alors que les plus âgés sont plus conservateurs et plus enclins à subir le monde comme il est.

A cet égard, il y a une permanence avec deux faits nouveaux.

·    Depuis 30 ans, la machine inégalitaire s’est mise en route, c’est-à-dire que l’évolution ultra-libérale a accru les inégalités à l’intérieur des pays alors que le progrès social impliquait, évidemment, le choix inverse. Aujourd’hui, la pyramide des revenus aux Etats-Unis est au niveau de ce qu’elle était vers 1920, alors que la réduction des inégalités avait baissé entre 1933 et 1980. Si la situation est moins caricaturale en France, elle est, à moindre mesure analogue comme dans tous les pays industrialisés.
La croissance des revenus des actionnaires au détriment de celui des salariés frappe  évidemment davantage encore les jeunes dans leur immense majorité, puisqu’ils n’ont pas eu le temps de se constituer le moindre capital permettant d’en faire des actionnaires. De plus, si la  corruption, la fraude, les trafics d’influence et les mafias ne datent pas du XXIéme siècle, force est de constater que ces pratiques ont atteint un niveau industriel et non plus artisanal. Or, si des bandes composées de jeunes individus se sont parfaitement intégrées dans ce tissu délinquant, l’immense majorité de la jeunesse rejette une telle organisation de la société.  

·     Le deuxième fait nouveau est infiniment plus profond et plus grave encore. Pour la première fois, une génération, semble accepter que le sort de ses enfants soit moins bon que le sien et de surcroît, ne procède pas aux choix nécessaires pour qu’il en aille autrement.
Notre court-termisme est une agression permanente contre les jeunes. Or, la crise actuelle, sous tous ses effets, en est le produit .

 

Si nous voulons éviter  la guerre des générations, il est impératif de discuter de notre avenir commun. Il est plus que temps que des Etats généraux du futur se mettent en place pour permettre aux jeunes de définir , à pied d’égalité, le monde qu’ils désirent. 


Tribune France-Culture du 15 décembre

08.12.2008

Corinne Lepage: Droits de l'Homme, triste anniversaire

Nous fêtons  le 10 décembre le 60e anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. Bien triste  anniversaire en vérité qui consiste à constater que  la seule chose qui soit vraiment universelle en matière de droits de l'homme, c’est leur violation. Certes, sur le papier, la Commission des Droits de l’Homme, la sous-commission chargée de la promotion des droits de l’Homme, le Haut Commissariat aux Droits de l’Homme existent et travaillent.
Mais, depuis  que la Libye et d’autres grands exemples démocratiques président aux destinées de ces grandes institutions, la caricature est devenue totale. Les droits de l'homme, en tant  qu'ils constituent avant tout le droit à vivre de manière décente, le droit à être éduqué, à pouvoir s'exprimer librement, à pouvoir être jugé équitablement, à pouvoir prétendre à l'égalité, en particulier pour les femmes, sont en réalité plutôt en régression qu’en progrès.
La responsabilité principale en incombe aux pays industrialisés, qui, depuis des décennies, ont accepté pour des raisons commerciales et, dans leur intérêt propre, de fermer les yeux sur les exactions qui pouvaient être commises, sur la corruption à laquelle certains ont du reste participé, sur les violences perpétrées contre les femmes, les dissidents ou les adeptes d'une religion autre que la religion principale.
Pour avoir privilégié nos intérêts économiques sur notre plus grande richesse, à savoir nos valeurs humanistes et universalistes, nous avons perdu sur les deux tableaux. Il en va d'autant plus ainsi que, bien loin d'améliorer les libertés démocratiques dans nos pays, nous sommes pour nombre d'entre nous en profonde régression démocratique.
Al Gore, dans « La raison assiégée » décrit minutieusement la manière dont le mensonge et la peur sont devenus les outils politiques de destruction du système démocratique. Nous n’avons rien à envier aux Américains. La passivité organisée par la société médiatique, le règne de «l’insignifiance » aux lieux et places de l’information et du débat, « la vente du temps de cerveau disponible » pour acheter du Coca-cola ne sont pas nouveaux.
Mais, nous sommes aujourd’hui entrés dans le « dur » c’est à-dire dans l’organisation du verrouillage de la société directement en opposition à la liberté d’expression et à la liberté du choix politique que celle-ci conditionne. Le vote de la loi sur l’audiovisuel qui vise à détruire la télé publique pour en faire la chose du pouvoir et non la garantie de l’information des Français est un acte grave qui nous ramène 40 ans en arrière.
Le flicage qui se met en place par un fichage généralisé, que George Orwell n’aurait jamais osé imaginé, est la deuxième pièce du puzzle.
Certes, EDVIGE a été tenté, raté grâce à une mobilisation très large. Mais c’est reculer pour mieux sauter. D’une part, toutes les données collectées peuvent être archivées et donc utilisées sans aucun contrôle, d’autre part,  EDVIRSP, CRISTINA, demain un fichage ethnique et de couleur de peau peut-être, en violation des principes républicains les plus élémentaires qui viennent s’ajouter aux 7,5 millions de personnes déjà recensées par  M. Bauer en 2005 dans les fichiers STIC et JUDEX. Sans parler de la veille mise sur Internet pour repérer les contestataires potentiels ou tout simplement les lanceurs d’alerte ou d‘idées  et le projet de loi de contrôle d’internet sous prétexte de respect de la propriété intellectuelle, qui doit effectivement être respectée.
Ainsi, le contrôle de la société est en place, les moyens nouveaux, conçus comme des libertés supplémentaires devenant des outils de surveillance, voire d’intimidation. Dans la même veine, les intimidations sur les journalistes depuis les licenciements de ceux qui déplaisent jusqu’à l’embastillage de M. de Fillipis, sans s’attarder sur les pressions  des annonceurs, des actionnaires ou du pouvoir cherchent à priver la liberté d’expression de toute réalité.
La 3éme étape est la mise en coupe réglée de la justice par la privation de moyens, la suppression de toute indépendance de la magistrature et donc de la confiance nécessaire  du justiciable dan son juge. Le procès équitable l’est d’autant moins qu’une justice à deux vitesses s’est mise en place avec une pénalisation accrue de la délinquance ordinaire et une dépénalisation du droit des affaires particulièrement adéquate au regard des agissements actuels.
La répression des jeunes et la surveillance pénale des enfants devient une nécessité ; celle des  copains et des coquins une atteinte aux libertés !
Désinformation, surveillance généralisée et justice aux ordres sont les manifestations d’une société qui tourne le dos aux Droits de l’Homme. Certes, le terrorisme, la violence et même les incivilités doivent être combattues. Mais, les progrès de la civilisation ont précisément permis de doter les sociétés d’outils pour faire croître parallèlement démocratie et développement économique .
Et l’outil majeur est précisément la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, qui réunit l’un et l’autre car toucher à l’un, c’est nuire à l’autre. Pour y tourner le dos, nous risquons de compromettre un équilibre déjà fragile et de nous exposer au retour à la barbarie.

Tribune France-Culture du lundi 8 décembre

02.12.2008

Corinne Lepage: OGM, la responsabilité de l'Europe

Le conseil des ministres de l’environnement qui se réunit cette semaine à Bruxelles aura à trancher à nouveau dans le dossier des OGM et la décision qui sera prise est essentielle tant pour ce sujet que pour juger du bien fondé des critiques adressées par nombre d’européens au fonctionnement de la commission.
La question posée fait suite notamment au rapport que j’avais remis à Jean Louis Borloo en mai sur les dysfonctionnement de l’expertise communautaire en matière d’OGM comme son inexistence en matière de nanotechnologies et les pistes de solutions envisageables. Lors de la présentation que j’en avais faite au conseil informel des ministres à Saint Cloud, en juillet, j’avais insisté sur les graves carences de l’EFSA : absence de débat pluraliste et contradictoire qui a fait que sur 500 dossiers examinés, pas un seul n’a donné lieu à un dissensus, critiques sur la gestion des conflits d’intérêt parmi les experts, absence d’évaluation des risques sanitaires, absence d’études coût-avantage…

Depuis lors, des propositions ont été faites par un panel qui proposent des améliorations mais évacuent le problème majeur : celui de l’impact sanitaire .

En effet, l’obligation de soumettre toute autorisation à une étude préalable de rats nourris pendant 90 jours est exclue ce qui est un triple scandale :
-d’une part, la directive prévoit que toute autorisation doit être précédée d’une étude sur les effets directs et indirects à long et à court terme sur la santé et sur l'environnement. Aujourd'hui ces études ne  sont quasiment jamais faites et lorsqu’elles le sont, elles restent couverts par le secret industriel. Ainsi, malgré le vote de la loi OGM, modifiée à la suite de l'intervention du conseil constitutionnel qui a  obligé le Parlement a préciser les études sanitaires qui devaient obligatoirement à rendus publics, le ministre de l'agriculture refuse toujours de rendre publics les études sur l’impact  sanitaires des OGM qui sont en sa possession
-d'autre part, les études sur l’impact très préoccupants des pesticides sur la santé humaine, parfaitement expliqué dans l'émission d’Arte » mâles en péril« sont désormais connus de tous. Or, la plupart des OGM sont pesticides , c’est-à-dire  ont été modifiés pour introduire un principe pesticide actif. C'est peut-être  là que gît une part des explications sur les modifications du système sanguin, du poids des reins et des foies  des rats ayant consommé du MON 863, une des seules études qui a été rendues publiques grâce à la justice allemande. Mais il est irresponsable, lorsque l'on voit aujourd'hui les conséquences de pesticides de faire comme si la question ne posait pas les OGM.
- Enfin, une étude toxicologique, rendue publique mercredi 12 novembre, pose de  nouvelles questions sur les effets biologiques de certains organismes génétiquement modifiés (OGM). Menés par des chercheurs du département de médecine vétérinaire de l'université de Vienne (Autriche), ces  travaux suggèrent que des souris nourries avec un maïs de deuxième  génération - pourvu de deux constructions génétiques distinctes (MON 810-NK 603) - ont un succès reproductif inférieur à celles nourries  avec la même variété de maïs non génétiquement modifiée. Cette étude  se compte au nombre des très rares travaux toxicologiques sur les OGM  financés par les deniers publics et non commandités par l'industrie. Elle ne fait que confirmer les  présomptions des quelques rares études existants sur la possibilité d'un impact des OGM sur la santé humaine


Dès lors, il va de soi que si le conseil des ministres de l'environnement décidé de passer par pertes et profits les études sanitaires obligatoires dans le cadre de l'expertise menée par une EFSA rénovée et travaillant sur un mode contradictoire et pluraliste, il prendrait une très grande responsabilité juridique, morale, mais aussi politique.
En effet, à l'heure où le mot de société de confiance revient comme un leitmotiv, comment justifier une confiance légitime des Européens dans un organisme chargé de veiller à sa sécurité sanitaire, qui s'en préoccupe si peu qu'il se dispense de toute étude permettant précisément d'évaluer les effets sur la santé.

Cette question est d'autant plus politique que la prise de position du conseil des ministres s’appuie également sur le résultat d'un groupe informel mise en place de manière totalement secrète par M.Barroso et dont l'existence n'a pu être connue que grâce à la révolte d'un gouvernement -- qui n'est pas le gouvernement français -- sur de tels procédés. En effet, le but de ce groupe de travail auquel ne participaient évidemment pas les représentants de la santé et de l'environnement -- pour la France il s'agissait de M. Pérol, conseiller très proche du Président de la Rrépublique -- serait d'examiner les conditions dans lesquelles la production et la consommation de gène pourraient enfin être encouragées en Europe.

Si tel était le cas, il va de soi qu'une telle position, en opposition frontale avec 70 à 80 % des citoyens européens, ne pourrait que conduire ces derniers à regarder avec  encore un peu plus de scepticisme l’Europe à un moment où plus que jamais la construction d’une Europe politique avère indispensable. Espérons que le sens des responsabilités comme celui de l'ordre des priorités s’imposera.

Tribune France-Culture du 1er décembre

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