09.03.2009

Corinne Lepage: régression des libertés publiques


J’ai beaucoup parlé au cours des derniers mois, comme nous tous, de la crise. Je voudrais ce matin dire le sentiment d’inquiétude que je partage avec beaucoup de nos concitoyens quant à la régression de nos libertés publiques. Elle s’accélère avec la crise comme si celle-ci était l’occasion de faire passer des mesures qui n’auraient pas été imaginables dans un pays comme le nôtre, et cela dans une relative indifférence, la stratégie de l’ébouillantement progressif de la grenouille fonctionnant parfaitement. Est-ce la bonne méthode ?


Nous risquons de nous retrouver rapidement dans un système qui n’aura plus de républicain que le nom, la peur servant dans cette période de chômage croissant, de moyen suffisant pour calmer les velléités de réactions.


Après la nomination des présidents des chaînes publiques par le Président et l’étranglement financier de l’audiovisuel public, dont les conséquences vont se produire d’un bout à l’autre de la chaîne pour réduire le pluralisme déjà malade et la liberté de la cjritique, après les nouvelles règles mises en place par le CSA réduisent drastiquement les équilibres. Non seulement la majorité gouvernementale détient deux tiers du temps de parole, le temps du président de la République étant hors quota, ce qui signifie qu’en réalité le pluralisme ne dispose que d’un quart voire un cinquième du temps de parole, mais encore la comptabilité se fait en fonction de l’appartenance de la personne et non des sujets abordés y compris s’ils n’ont rien de politique.

Nous sommes donc mûrs pour la désinformation organisée et la régression qui n’existe dans aucune démocratie d’un contre-pouvoir médiatique.

La mort confirmée des juges d’instruction sans aucun accroissement de l’autonomie des parquets témoigne de la volonté de faire dépendre de la chancellerie, donc de l’Elysée, l’instruction des affaires sensibles et donc leur enterrement ou au contraire leur développement en fonction de critères politiques. Exit le contrepouvoir judiciaire et tout espoir d’une séparation des pouvoirs dont la France est pourtant la conceptrice.

La nomination de M.Pérol, en violation flagrante de la loi puisque la commission de déontologie ne devrait pas statuer sur son cas le 11 (sans doute le risque d’une incompétence inévitable est-il trop grand) démontre la disparition de l’état de droit, celui-ci devant s’effacer devant l’urgence de nommer la bonne personne au bon poste compte tenu de la crise. Ce choix, très lourd de conséquence, illustre le fait qu’il n’y a plus aucune autorité, en France, pour faire prévaloir le droit sur la force.

Le vote de la loi Hadopi, à laquelle l’immense majorité de nos concitoyens ne comprennent rien, ne vise à rien d’autre qu’à restreindre l’immense espace de liberté qu’est internet, en réalité dernier espace qui reste au citoyen, en dehors de la manifestation. En effet, la loi création et internet va conduire à faire évoluer un réseau neutre et universel vers une forme d ‘intranet avec une offre opérateur- producteur, en opposition avec la liberté. La risposte graduée, qui vise à sanctionner les internautes téléchargeant « illégalement », votée en urgence avant que le Parlement européen ne l’interdise, témoigne une fois encore d’une exception française en matière de liberté.

Au niveau des libertés individuelles, l’affaire edvige a été un premier essai sans doute raté, mais qui occulte le fait qu’il existe aujourd’hui 45 fichiers, contre 34 en 2006, sachant qu'une douzaine de fichiers sont, de plus, "en cours de préparation" . Or, près de 7,5 millions de personnes étaient déjà fichées par les fichiers judex et stic aujourd’hui fusionnés auxquels s’ajoutent athena qui reprend des données de edvige, edvirsp.

Or, le rapport Bauer propose en sus un fichage ethnique et dans le même temps les moyens de la CNIL sont considérablement diminués.

Restaient les libertés locales particulièrement nécessaires en ces temps de crise où la proximité et la solidarité de terrain sont indispensables. Or, le rapport Balladur porte de nombreuses propositions, certaines intéressantes comme la nouvelle organisation entre départements et régions, imagine la suppression de la compétence générale pour les régions et les départements, ce qui constitue une atteinte incontestable à la libre administration des collectivités locales.


Ainsi, de quelque côté que l’on se tourne - et d’autres exemples auraient pu être donnés- non seulement aucun progrès n’est enregistré, mais les acquis sont remis en cause, anéantissant progressivement tous les contre-pouvoirs, les restrictions budgétaires achevant le travail en supprimant les moyens des associations.

Alors que la crise devrait être un accélérateur de libertés individuelles pour améliorer la coopération, la solidarité et promouvoir l’imagination notamment dans le domaine économique, alors que la démocratie est, parce que nous sommes en difficulté, le meilleur moteur de mobilisation et cohésion nationale, ce choix , lourd de conséquences en terme politique , risque de se révéler particulièrement contre-productif, excluant notamment toute idée d’union nationale.

Tribune France-Culture du lundi 9 mars 2009

Commentaires

Hélas, ces constatations plutôt généralistes se traduisent ou se traduiront dans la vie quotidienne et sur le terrain.
On peut constater, par exemple que la presse filtre les communiqués politiquement pas corrects et s'enfonce dans le marais des chiens écrasés, du sport et de l'art pour tous, noble tâche s'il en est.
On fait la part belle aux "majorités" en place qui courrent de manifestations en manifestations au grand bonheur des pouvoirs en place (politique, économique, groupes d'influences et j'en passe).
Si la démocratie doit permettre l'expréssion de tous les citoyens, de la façon la plus équitable possible, alors je crains pour celle-ci un remake de Titanic 2.
serge renard

Ecrit par : Serge Renard | 09.03.2009

On abîme dangereusement la France ça c'est une évidence ; le problème c'est, combien de nos concitoyens :
1) en sont véritablement conscients
2) tentent réellement de le nier
3) pensent que cela n'est pas du tout vrai
mais au bout du bout, quelles perspectives s'offrent à vous, à nous, à eux, pour changer la donne ?

Ecrit par : Christine | 09.03.2009

Sans compter :
- "la base élève"
- le passeport biométrique
- l'étude de la réforme de l'AFP
- la suppression du planning familial
- la fermeture de certains tribunaux de la sécurité sociale
- la réforme prévue de l'INSEE
- le travail dominical
- un plan pour la psychiatrie
- la réforme de la cour des comptes
- la réforme du code du travail....
Que de régressions !

Ecrit par : Nathalie | 09.03.2009

Bravo pour cette chronique,
enfin une chronique sans langue de bois,
qui partage notre ressenti,
où l'on se rassure car enfin une personne publique partage nos inquiétudes relativement à la part réservée à la citoyenneté, à l'avenir de nos institutions, aux manipulations évidentes dont nous sommes victimes, manipulation orchestrée en général par des medias qui se répètent sans critiquer ce qui leur est servi ...
Je valide évidemment la litanie évoquée par l'un des blogueurs du jour!
Merci donc Madame, de partager nos inquiétudes, et de les porter à l'antenne.
Je suis effectivement rassurée même si je sais pertinemment que ce constat n'est que le préalable nécessaire à l'action !
mais c'est au moins déjà un préalable !
Donc pour l'énergie que vous m'avez communiquée ce matin ... pas comme les autres ... merci !

Ecrit par : Marie Bénédicte | 09.03.2009

l'haure est à la mobilisation et à la résistance

Ecrit par : corinne lepage | 10.03.2009

Il est temps que Corinne Lepage et autres intellectuels commencent à se rendre compte des dérives anti-libertés d'un système mercantile qui sévit pourtant depuis plus de 30 ans.

Depuis une trentaine d'années l'évidence d'une forme féodale du capitalisme marchand est avérée. Depuis 30 ans, les 'progrès' servent d'abord les investisseurs et non plus la société. Certains visionnaires, considérés au mieux comme des fous, nous avaient prévenus. Le féodalisme financier (pour ne pas dire des fortunés) n'est plus compensé par une bonne redistribution des biens produits. Le développement exacerbé de la concurrence servant à masquer la collusion des acteurs et l'asservissement des personnes. Le capital se libérant de toutes contraintes, le social supportant tous les alea économiques, ceci étant gravé dans les textes, au mépris de l'esprit des lois.
Depuis 2001 la dérive liberticide a basculé. Les lois adoptées dans l'urgence sont encore applicables. En 7 ans les libertés ont régressé d'un siècle. L'explosion technologique en parallèle à l'explosion financière sert le contrôle politique et social sans respecter les grands principes démocratiques, fruit de luttes millénaires. Le féodalisme revient massivement dans tous les domaines de pouvoirs, entreprises, sciences, média, législatif, financier, gouvernemental ...
Les grands bouleversements de notre système mercantile semblent ne pas affecter ses défenseurs, preuve que le système n'est qu'un prétexte et non un optimum. Car comment oser défendre un tel fiasco ? écologique, financier, social, ... L'ensemble du monde est sous la coupe de multinationales avides dont les profits engraissent quelques personnes possédant la presque totalité des richesses produites ou existantes.

Il est temps de mettre à bas ce pouvoir à la fois démesuré et fou, car nous avons la double preuve qu'il est destructif de tous et de tout, autiste.

Il nous a donné deux guerres mondiales, des milliers bombes atomiques prêtes à nous détruire, un changement climatique cataclysmique (pour très bientôt-presque rien à l'échelle de l'humanité), l'épuisement des ressources minières, végétales, animales, une pollution de tous les organismes vivants et milieux de vie pour des décennies ...

Il est temps de voir ce bilan terrible et inexcusable,
il est temps de reprendre nos esprits, nos libertés, nos choix de vie.

Est-il possible de dire que c'est la faute à personne ? Qui décide, qui prend les risques, qui peut faire des choix ?
Comment espérer que le gouvernement actuel de la France favorise les solidarités au vue des toutes ses actions ?
Comment espérer des changements de comportements quand tous les médias de masse défendent ce système par une propagande permanente ?
Comment espérer que les pouvoirs actuels souhaitent changer ce qui leur permet de se gaver, sans se renier, se contredire, se déjuger de tout ce qu'ils ont pu nous faire croire depuis 30 ans ?

Le changement inévitable qui adviendra dans les 10 prochaines années, sera soit catastrophique car multiconflictuel, soit révolutionnaire, car renversera une virtualité trop longtemps acceptée. L'un n'excluant pas l'autre.
Quoiqu'il arrive, le bien commun devra être redistribué, les pouvoirs repensés et re-répartis, les solidarités recréées.
Sous peine de terrorismes et de dictatures.

Merci pour cette chronique.

Ecrit par : don gormas | 14.03.2009

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