10.09.2007
Biocarburants, agrocarburants,agrofioules ?
Pourquoi utiliser ces trois mots pour désigner le même produit ? parce que selon que l'on emploie l'un ou l'autre, on donne à se produit un caractère positif, neutre ou négatif.
Si la question est celle de la lutte contre le changement climatique, les conditions dans lesquelles est produit l'agrocarburant, pour utiliser le terme le plus neutre, sont fondamentales car elles déterminent l'existence ou non d'un avantage en termes de CO2. Un article récent paru dans Science met en lumière le fait que la forêt tropicale absorbe actuellement un milliard de tonnes de carbone par an. Les forêts tropicales constituent 47 % de la surface forestière mondiale et , au rythme actuel ,la déforestation représenterait la disparition de 200 millions d'hectares en 20 ans. Cela signifie que déforester pour planter des espèces à l'utilisation énergétique est tout simplement aberrant. Cette aberration est d'autant plus grande que la reforestation d'un espace permet de stocker entre deux et neuf fois plus de carbone sur une période de 30 ans que les tonnes de carbone économisé par le biocarburant qui serait produit sur cet espace
. Dès lors, en termes d'émissions de CO2, la solution la plus efficace consiste indiscutablement à protéger les forêts existantes en particulier tropicales, reforester et retrouver les forêts naturelles lorsque les terres ne sont pas indispensables à la nourriture des hommes. Des avantages supplémentaires comme la prévention de la désertification, le maintien de la biodiversité, la régulation régionale du climat doivent être ajoutés au solde positif de la balance. A contrario, s'agissant de l'éthanol, produit à partir de céréales ou de betteraves, il faut près de l'équivalent d'1 t de pétrole pour produire 1 t d'éthanol. La moyenne est à 0,8 soit une économie extrêmement modeste. Enfin, les conditions économiques de la production de l'éthanol au moins en France, sont telles qu'il faudrait un pétrole à plus de 200 $ le baril pour justifier , sur un plan économique , cette production..
Mais, même si les agrocarburants ne présentaient pas ces inconvénients, la question de leur développement serait néanmoins posée en raison des risques majeurs qu'il fait peser sur l'alimentation , tant en ce qui concerne les prix que la quantité. Des chercheurs américains ont calculé que pour substituer 10 % d’agrocarburants aux carburants actuels, il conviendrait d'utiliser 43 % des champs américains et 38 % des champs européens ! La concurrence entre plantes à destination alimentaire et à destination énergétique commence déjà à se faire sentir aux États-Unis et au Mexique avec une hausse massive du prix du maïs qui rend très difficile l'accès de nombre de Mexicains à la tortilla. Il faut en effet rappeler que le prix des céréales à usage énergétique est indexé sur le prix du pétrole ce qui le rend bien entendu beaucoup plus attractifs que le prix des céréales à usage alimentaire. Ce facteur, ajouté à une baisse très préoccupante des récoltes au niveau planétaire -- baisse largement due aux effets du changement climatique -- et à l'augmentation de la population mondiale, conduit immanquablement non seulement à une aggravation de la hausse des prix agricoles dont les populations les plus pauvres seront les premières victimes mais encore des risques croissants de pénurie de céréales. Or il ne faut jamais oublier que 4 céréales représentent la base de l'alimentation de la moitié du de l'humanité ! Ainsi, le développement de la production d’éthanol non seulement a peu d’impact sur les émissions de CO2, voire si elle se fait à partir de la déforestation a un effet négatif, mais encore fait peser une menace incontestable sur l'amélioration de l'alimentation mondiale.
Pour autant, tous les biocarburants ne sont pas à considérer de la même manière. Tout d'abord, la biomasse d'origine forestière, qui peut être utilisée directement ou transformée en carburant liquide ne présentent évidemment pas les inconvénients précédents et au contraire permet de valoriser les sous-produits d’une gestion durable des forêts. Les biocarburants dits de la deuxième génération qui utilisent la partie non alimentaire de la plante et permettent une double utilisation, alimentaire et énergétique, de la plante sont également intéressants. Dans une moindre mesure, les huiles végétales brutes utilisées directement par leurs producteurs pour des usages agricoles peuvent présenter un intérêt.
Deux conséquences peuvent être tirées de ce qui précède.
D'une part, au nom de la lutte contre le changement climatique, il n'est pas possible d'effectuer n'importe quel choix dont la justification réelle est toute autre -- dans le cas des les agrocarburants, l'intérêt immédiat des agriculteurs et de l’agrochimie qui y voit un débouché pour les OGM—
Au contraire, les choix, notamment lorsqu'ils nécessitent des investissements dans de nouvelles filières ne peuvent être effectués qu'après des analyses de cycle de vie complets permettant d'établir au moins un avantage global.
D'autre part, il est indispensable de trouver de nouveaux modes de rémunération pour les services qui sont rendus par la nature, en particulier en matière de lutte contre le changement climatique. Cela signifie non seulement rémunérer les services rendus par les forêts qu'il s'agisse d'éviter la déforestation ou de reforester, mais également de rémunérer les agriculteurs dont les pratiques permettront de stocker le carbone ou de réduire les émissions de gaz à effet de serre y compris en réduisant l'usage des phytosanitaires. Alors, les produits issus de l'agriculture ou de la forêt et utilisés comme des carburants pourront vraiment avoir le titre de biocarburants
Corinne Lepage - 10/09/07
Sur France-Culture
15:50 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : biocarburant, agrocarburant, énergie, pétrole






