17.09.2007

Corinne Lepage : "on veut nous faire croire que les problématiques environnementales, notamment les pesticides (chlordécone, etc...) ne puissent être la cause de cancer au delà de 1 %"

Le rapport que l’Académie de médecine vient de commettre sur les causes du cancer peut légitimement laisser dubitatif quant à son contenu , sa méthodologie et même sa date de sortie. Rappelons pour mémoire que ce rapport exclut que l'environnement puisse être la cause de cancer au-delà de 1% 100 de leur nombre total, ce qui pour le moins surprenant au regard de tous les rapports émanant des États-Unis, du Canada, de la Grande Bretagne qui évaluent au moins à 10% les causes environnementales du cancer. Certains vont jusqu’à plus de 50% ! Même le plan national santé environnement qui, malgré sa timidité, met l'accent sur les causes environnementales des cancers sans se hasarder à en chiffrer le nombre….

Le rapport de L’Académie n'est pas contestable dans l'affirmation déjà ancienne que le tabac et à un moindre niveau l'alcool sont responsables d'un bon quart des cancers. Mais quid des 75 % restants ? La faute à l'obésité, à la pilule, bref aux comportements individuels. En revanche, l'environnement cancérigène dans lequel nous vivons , l'usage massif des pesticides qui sont autant de précurseurs hormonaux, n'y serait pour rien : moins de 1 % des cancers.

L'augmentation massive des cancers de la prostate et du sein (entre trois et 400 % des cas) ne s'expliquerait donc que par une meilleure détection, comme si la détection rendait inutile la recherche des causes ! Évacuée la question des pesticides , au sens large du terme, comme cause possible de l'augmentation des cancers alors même que l'usage de ces précurseurs hormonaux pourrait bien expliquer aussi la baisse massive de la fécondité humaine (50 % ans dans les pays industrialisés) et la féminisation des poissons de nos rivières. Quant à l'obésité, qui serait à l'origine de trois fois plus cancers que l'environnement ,elle résulterait de notre seule paresse et en rien des plats trop salés ou trop sucrés consommés prioritairement par les ménages les plus modestes ou d’une publicité massive en faveur des sucreries de tous genres.

La méthodologie elle-même est étonnante et a entraîné une prise de position publique contraire d’un membre au moins de l’Académie. Fondé sur des études épidémiologiques dont la pauvreté en France -- 13 départements seulement disposent au registre du cancer -- et le caractère récent contraignent à une certaine prudence, ce rapport ignore délibérément les études scientifiques qui ne cessent de mettre en lumière le caractère cancérigène d'un certain nombre de produits. Fidele à une théorie qui a conduit au catastrophes successives de l'amiante , des PCB ou des hormones de croissance, l'Académie de Médecine évacue ce qui à ses yeux ne constitue pas une preuve absolue de cause. Or une telle preuve n’est généralement faite que trop tard ! Ce faisant, elle s'inscrit dans celui logique diamétralement opposé à celle préconisée par l'agence Européenne de l'environnement dans son rapport signaux précoces, leçons tardives, paru en 2002 pour éviter la reproduction à l’infini des crises sanitaires du XXéme siècle.

Dès lors, la suite logique de ce rapport est simple et a déjà été diffusée par quelques médias particulièrement désireuses de plaire à leurs annonceurs. Il est totalement inutile d'investir pour supprimer des produits cancérigènes... Puisqu'ils ne créent pratiquement pas de cancer dès lors, pourquoi se lancer dans une application rigoureuse du règlement REACH qui vise à évaluer et autoriser les produits cancérigènes, mutagènes , repro toxiques puisque le coût est bien trop élevé par rapport aux avantages susceptibles d'être générés en termes de santé . Et peu importe que les études européennes aient chiffré à environ 50 milliards d'euros l'économie réalisée par le système de santé européen grâce à ce règlement !

Est-ce un hasard si ce rapport sort en plein Grenelle de l'environnement ? Une des tâches du groupe numéro trois ans est précisément de s'attaquer aux mesures susceptibles de réduire l'impact de l'environnement sur la santé, à commencer par l'augmentation massive des cancers sans oublier la pollution atmosphérique (l'Europe chiffre à 350 000 le nombre de morts prématurées par an) les maladies de la dégénérescence ou encore la stérilité. Dès lors que ce que nous buvons nous mangeons et nous respirons n'a aucune incidence sur sur le risque de cancer de nul ne doute que avec un rapport de cet ordre les lobbys disposeront d'un argument de choix.

Cette exception française est bien dommageable.
D'abord pour notre santé et au plan individuel comme au plan collectif car elle ne peut que conduire à évacuer les politiques de prévention (hormis le tabac et l'alcool) et donc à laisser croître délibérément les dépenses publiques de santé. A titre d'exemple, les Pays-Bas ont calculé que si l'amiante avait été a été dit 20 ans plus tôt 34 000 victimes aurait été évitées ainsi que 18 milliards d’'euros de frais de construction auxquels viennent s'ajouter 30,4 milliards d'euros en termes de coût pour la sécurité sociale. Aux États-Unis les compensations ont atteint un 2 milliards de dollars.

Ensuite sur le plan économique et industriel . La France souffre aujourd'hui d'un déficit en matière d'offre de produits. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on ne peut douter que l'avance prise par nos voisins sur les énergies renouvelables ou sur les produits issus de l'agriculture biologique se retrouveront dans le développement de produits sains, sans risques cancérigènes connus.

Quoiqu’il en soit , traiter d’un sujet aussi grave ne saurait relever d’un débat entre membres de l’Académie de médecine, dont il est peu probable que les conclusions fassent l’unanimité du corps médical.. Il ne saurait échapper à un vrai débat scientifique contradictoire.

 

Texte de ma chronique sur France-culture du lundi 17 septembre 2007