22.08.2008

Le temps de l'économie durable est arrivé, par Corinne Lepage

logo_monde.gifEn matière économique, la méthode Coué n'a guère d'efficacité. La récession à laquelle nous devons faire face devrait être l'occasion de mettre en place une révolution économique comparable à celle qu'a pu être, au moment de la crise de 1929, le New Deal. Certes, on pourrait objecter que ce n'est pas dans les périodes de récession que l'on peut changer les orientations, puisqu'il faut au contraire tout faire pour relancer la croissance, et par voie de conséquence privilégier les secteurs industriels traditionnels qui sont les plus conséquents en termes d'emplois.
Lire la suite de la tribune

31.03.2008

Corinne Lepage: crise financière et développement durable

A l’aube de cette semaine du développement durable, il n’est pas inutile de s’interroger sur le rapport entre la crise financière et économique que nous vivons et le modèle de développement non durable dans lequel nous avons persisté, au-delà des bonnes intentions affichées . En effet, le passage d'un capitalisme économique à un capitalisme financier, la titrisation généralisée du système qui a permis aux établissements bancaires de sortir des règles prudentielles dans lesquelles les Etats et les organisme de régulation avait cru les astreindre, les exigences de plus en plus délirantes d’actionnaires pour obtenir des taux de rentabilité de 10, 15 et 20 %, une forme d'irresponsabilité généralisée d’un système bancaire roi du monde sont à l'origine de la crise actuelle.

Arrêtons nous un instant sur les conséquences économiques, sociales et environnementales de cette financiarisation de l’économie. La folie du court-termisme est à l'origine de l'incapacité des  entreprises de l'économie réelle à pouvoir investir comme certaines auraient souhaité le faire, dans de véritables politiques de développement durable. Comment en effet accepter des retours sur investissement de quelques années, voire de quelques trimestres lorsque les actionnaires exigent, avec des comptes-rendus trimestriels, des résultats à deux chiffres. De  la même manière, le système du LBO, qui permet à des actionnaires de rembourser dans des délais extrêmement courts des emprunts consentis pour acquérir une entreprise, et ce grâce à une politique qui vise à  vider les proies de leur actif et qui s'achève très généralement par des fermetures de sites et des licenciements tournent délibérément le dos à un développement durable sur le plan social. Enfin, cet aveuglement qui consiste alimenter la croissance par la destruction massive des ressources, à passer par pertes et profits les conséquences sanitaires et environnementales des pollutions et rejets de tout genre aboutit évidemment à faire supporter par la société civile les coûts humains et sociaux et financiers et à faire bénéficier les pollueurs des profits correspondants.

Dès lors, la société dans son ensemble et, au premier rang, les plus modestes et les Etats les plus pauvres a déjà largement payé le prix de cette globalisation financière, qui repose sur une captation des ressources collectives et une rente versée à ceux qui sont les plus irresponsables.
 En sollicitant les Etats pour les sauver de la faillite, les établissements bancaires les plus fragilisés, car les plus inconséquents posent un  problème politique, à plusieurs niveaux.


·   Tout d'abord,  le libéralisme et la dérégulation permanente  sont mis en cause. Le consensus  semble, au moins apparemment, au moins immédiatement (car on voit mal comment le système bancaire pourrait d’une part tendre la sébile et d’autre part refuser   les régulations) se faire autour d'une amélioration du système de régulation, des règles prudentielles et notamment de Bâle 2, du renforcement des pouvoirs des autorités nationales. Il s'agit donc de conforter des organes régulateurs et les Etats, ce qui traduit l'incapacité du système libéral à s'auto réguler.


·   Mais, la  réflexion ne doit pas s’arrêter là. Le libéralisme a pour corollaire la responsabilité des acteurs. Or précisément, les acteurs fautifs, personnes physiques et personnes morales, cherchent  à fuir leurs propres responsabilités.  Les traders qui ont perçu des sommes astronomiques, les dirigeants des entreprises qui ont choisi les actionnaires contre l'intérêt économique de leur entreprise et qui en ont été récompensés par des stocks options et des rémunérations  impensables,  les dirigeants des grands établissements bancaires qui sont aujourd'hui dans la tourmente, sont-ils prêts à assumer leur part de responsabilité ? Est ce aux contribuables d’assumer  le renflouement  des établissements de crédit qui ont contribué à l’appauvrissement généralisé dont ils sont  par ailleurs victimes ? Ni  les règles du libéralisme ni celles de la justice la plus élémentaire ne conduisent à une réponse positive.


·   Et pourtant. Au-delà de l'action des banques centrales pour essayer d’apaiser les tensions, il est plus que probable que le contribuable doive mettre la main au porte-monnaie. En effet, la gravité de la crise de confiance et les risques d’effets domino peuvent rendre inévitable une telle solution. Il reviendrait alors aux Etats et donc aux responsables politiques de définir les nouvelles règles du jeu et de sanctionner clairement les fautifs.

Il ne s'agit évidemment pas simplement d'adapter les règles prudentielles du système bancaires. Il s'agit de faire en sorte que le système financier accepte  en contrepartie de son sauvetage partiel, de modifier profondément le système de financement de l'économie réelle. Il s'agit que de nouvelles règles comptables intégrant les  économies externes soient mises en place et modifient les choix d’investissements.
Il s’agit que le rôle du système financier soit de faire fonctionner l’économie réelle à une époque où les besoins d’investissements pour sortir de la civilisation du pétrole sont immenses. Une troisième révolution industrielle doit être financée avec les immenses besoins qu'elle génère : recherche-développement mais aussi d'infrastructures liées aux énergies renouvelables, aux transports non polluants, à la chimie verte, à l'efficacité énergétique, aux villes zéro émissions de carbone. C'est à cette tâche que doit s'atteler le système financier international et non celle qui consiste n avoir pour seul objectif que de générer des profits à court terme et des enrichissements personnels qui mettent d’autant  plus en péril l’équilibre de nos sociétés qu’ils ne sont pas justifiés par des succès et qu’ils ne sont pas sanctionnés par les échecs.
Alors, la crise actuelle aura peut-être, en définitive, permis d'asseoir une des conditions majeures permettant de faire passer le développement durable d'un slogan à une réalité économique.

Chronique France-Culture du 31 mars

23.08.2007

Le développement durable, seule réponse aux trois crises de l'été

 Tribune parue dans Les Echos du 23 août 2007

La hausse du prix des matières premières agricoles, la controverse sur les conséquences en termes de santé et de pollution de la croissance chinoise, la crise financière liée aux crédits hypothécaires à risque américains (dont les crédits immobiliers) dite crise du « subprime », constituent les trois événements phares de l'été. Ils illustrent trois facettes du caractère non soutenable des orientations économiques et financières planétaires qui refusent de sortir d'un court-termisme suicidaire.

La hausse des prix agricoles vient de trois facteurs, tous d'ordre écologique. Elle résulte d'abord des conséquences du changement climatique sur les récoltes puisque que le stock n'a jamais été aussi bas. Elle est également liée au développement massif des biocarburants, qui, au Brésil et aux Etats-Unis, pousse les céréaliers à adresser à la filière énergétique, beaucoup plus rémunératrice, une quantité croissante de leur production. De ce fait, des aires qui étaient antérieurement affectées à un usage alimentaire ou occupées, comme au Brésil, par la forêt primaire sont désormais dédiées à un usage énergétique. Troisième raison : la demande alimentaire mondiale progresse, en particulier en Chine, alors que la production céréalière se réduit. Ces évolutions sont durables alors que la politique adoptée ne l'est manifestement pas. L'investissements massif dans des biocarburants de la première génération fait fi du fait que la déforestation représente aujourd'hui 20 % des émissions de gaz à effet de serre. Il est aberrant de déforester pour planter afin de produire des biocarburants destinés à lutter contre l'effet de serre. Cette politique ignore également les conséquences à bref délai de la réduction massive des disponibilités alimentaires de la planète et donc les conséquences en termes humains, économiques et géostratégiques de l'organisation planifiée d'une hausse des prix et d'une baisse de la production.

Second sujet d'actualité : les revers de la croissance chinoise. Dans un rapport récent, la Banque mondiale chiffre à 750.000 le nombre de morts prématurés en Chine du fait de la pollution et à près de 4 % le montant du PIB absorbé par la destruction des ressources. Il ne s'agit pas d'incriminer la Chine mais de prendre définitivement conscience du fait que nos instruments de mesure actuels du progrès économique sont devenus obsolètes. Ils n'intègrent pas la consommation des ressources naturelles renouvelables (utilisées bien au-delà de leur renouvellement) et a fortiori non renouvelables. Ils ne tiennent pas compte non plus des rejets de déchets et des polluants qui empoisonnent l'environnement et les humains. Or ces coûts deviennent de plus en plus importants

La crise financière mondiale trouve, quant à elle, sa source dans la volonté d'assurer une rentabilité immédiate élevée aux investisseurs institutionnels et aux fonds de retraite en contrepartie de niveaux de risques financiers élevés de moyen terme. Elle s'explique aussi par un déficit croissant de l'épargne américaine, déficit financé par le reste du monde, et principalement le Japon et la Chine, aujourd'hui. L'instabilité des places financières et du système bancaire international témoigne des ravages du court-termisme, les injections temporaires de liquidité exceptionnellement élevées menées par la BCE et de la Fed ces jours derniers ayant pour but d'éviter un écroulement brutal des prix des actifs financiers.

A ces trois phénomènes, une réponse commune doit être apportée. C'est du reste la seule réponse possible : faire de la soutenabilité, autrement dit développer une politique capable de s'intégrer dans le moyen et le long terme, sans conséquence irréversible ou grave sur l'environnement naturel et sur les hommes. Ne nous trompons pas. Il s'agit bien là d'une révolution dans la mesure où la soutenabilité implique un changement de paradigme : l'impact sur le moyen et le long terme doit devenir la pierre angulaire d'un choix, contrairement au bénéfice de court terme qui commande les arbitrages aujourd'hui.

Nous devons apprendre que les ressources naturelles ont un coût, que ce coût est élevé et doit être intégré dans les prix. Nous devons apprendre que le risque doit être supporté par celui qui le court et non par les collectivités publiques, a fortiori lorsque celui qui le court en dégage des profits alors qu'il en socialise le risque.

Nous devons apprendre que notre mode actuel de calcul du progrès économique est totalement faux puisqu'il fait l'impasse sur les coûts de ce progrès. Il ne comptabilise que les avantages en oubliant les inconvénients. La focalisation sur une croissance calculée sur le seul PIB nous entraîne dans une impasse avant de nous confronter à l'abîme.

Nous devons apprendre que le développement économique, y compris le développement industriel, se fera différemment en prenant appui sur les produits et services vitaux en ce début de XXIe siècle, c'est-à-dire les énergies renouvelables et toutes les nouvelles technologies respectueuses de l'environnement. A se focaliser sur les industries du XXe, au motif qu'elles restent aujourd'hui les grands employeurs, nous négligeons tout simplement de construire nos savoir-faire et donc nos emplois de demain.

Nous devons apprendre enfin qu'un choix, qu'il soit public ou privé, ne peut plus se faire sans que soit pris en compte les effets de court et de long terme, directs et indirects, et sans que les coûts s'externes soient internalisés. Pour essayer d'y parvenir, on pourrait imaginer la mise en place d'une autorité indépendante chargée de superviser l'utilisation des ressources et des rejets dans le cadre d'une comptabilité internationalisée ; l'instauration d'une mutualisation des risques par les activités fortement dépendantes de l'utilisation de ces ressources naturelles ou fortement émettrices de rejets entre les acteurs parties prenantes à ces activités.

Les crises que nous traversons doivent nous faire prendre conscience qu'il n'y a d'avenir pour l'économie que pour autant que l'économie devienne écologique. Seule une soutenabilité forte peut répondre à l'enjeu sans précédent auquel notre génération est confrontée : assurer la survie de l'humanité au sens physique comme au sens économique du terme.

CORINNE LEPAGE est avocate, ancienne ministre de l'Environnement.