05.11.2007

Les Marins pêcheurs

La tragédie des marins pêcheurs préfigure-t-elle notre propre tragédie collective ?

La détresse les marins-pêcheurs bretons est à la fois émouvante car ils ne réclament que de vivre et annonciatrice notre problématique économique actuelle.

On doit parler en réalité de double tragédie ?

  • Les marins-pêcheurs sont les premières victimes d'une hausse du fioul qu'ils ne peuvent répercuter, en l'état actuel, dans les prix du poisson à la fois parce qu'elle est trop importante et par ce que le poisson pêché en mer est en concurrence directe avec le poisson d'élevage beaucoup moins cher, à la fois du fait de sa production industrielle et de l'absence de coût de transport.

  • Les marins-pêcheurs sont également les premières victimes de la perte de biodiversité qui affecte la faune marine, conséquence à la fois de la surpêche à laquelle les mêmes martins-pêcheurs ne sont pas étrangers et la pollution extrême des mers contre laquelle ils constituent le seul rempart de nature économique.

Il s'agit donc bien d'une double tragédie qui affecte les martins-pêcheurs mais qui traduit la tragédie que vit le milieu marin avec la portée à la fois symbolique et physique qui s'attache à la disparition du poisson dont il convient de rappeler qu'il est à l'origine de la vie.

Le lien entre ces deux causes est évident car il traduit le rapport de notre société aux ressources naturelles et à ceux qui en vivent et qui supporte donc les premières conséquences économiques de la transformation à laquelle nous sommes confrontées. La situation des agriculteurs qui bénéficient aujourd'hui de hausse massive du cours des matières premières agricoles pourrait se révéler à l'avenir délicate pour des raisons très proches : hausse du coût de la production liée à l'envolée des prix du pétrole, appauvrissement des sols lié à l'intensification et à l'usage massif de pesticides ainsi qu'une menace sur l'alimentation en eau.

Plus largement, c'est toute l’organisation économique qui est aujourd'hui mise en cause à la fois du fait de sa dépendance au pétrole, du gaspillage massif de matières premières et de son court -termisme qui a empêché que ne soit mise en place des politiques de moyen et long terme évitant que ne soit sciée la branche sur laquelle système était assis.

Il est donc évident que nous sommes aujourd'hui en face de l'obligation de nous attaquer non pas aux effets de la situation, en accordant quelques subsides aux professionnels pour compenser une hausse du coût du fioul qui ne va cesser de continuer, mais aux causes c’est- dire à la fois, à l’inversion des raretés, à la nécessité de protéger et de réduire l'utilisation des ressources, et à l'évolution des professions vers une reconversion écologique.

Cela conduit tout d'abord à avoir une réflexion beaucoup plus large sur les coûts et les avantages collectifs d'une activité économique. Les marins-pêcheurs sont les gardiens de la mer dans la mesure où ils mènent une activité économique qui suppose le maintien de la qualité et de la quantité de poissons et donc la réduction massive des pollutions urbaines et industrielles. Ils ont été des acteurs majeurs de la lutte contre les pollutions de la Baie de Seine ou de la Méditerranée, des actions menées contre les marées noires et le sort des marins-pêcheurs de l'étang de Berre est à lui seul un symbole. Cette dimension devrait être prise en compte dans l'évolution que subit cette profession. Certes, la surpêche a conduit à une diminution des espèces telles que la reproduction n'est plus assurée et, la pêche de demain aléatoire. Mais, la dimension de protection des milieux qui est attachée aux métiers de la mer n'a jamais été prise en compte et elle devrait l'être.

Le coût du transport c'est-à-dire l'internalisation du coût du fioul dans le prix poisson est aujourd'hui posé. La pêche côtière ayant été réduite à sa plus simple expression, l'obligation dans laquelle se trouvent les bateaux d'aller pêcher toujours plus loin renchérit bien entendu le coût. C'est donc au renouvellement de la ressource qu’il faut s'attaquer, sans faire porter sur la profession de la pêche la totalité du surcoût lié à l'éloignement. De plus, la substitution d'un carburant qui pourrait être au moins pour partie des huiles végétales brutes détaxées pourrait contribuer à alléger au moins à court terme la facture. Mais, de manière plus générale, c'est la question du prix du poisson sauvage qui est posé, poisson sauvage devenu une ressource rare donc chère mais dont le prix ne reflète pas la vérité écologique, seule vérité qui serait à même de permettre, dans un système de marché, la meilleure allocation des ressources.

Ce sont donc bien les bases du développement économique, les modalités de calcul des prix en raison de l'obligation désormais d'internaliser les coûts externes et de répondre à la montée d’une pénurie, voire dans certains cas, d'une disparition des ressources, qui sont en cause.

La reconversion écologique, d'une ampleur sans comparaison avec celle que ce nous avons connu lors de la reconversion des années 70, devient le nouveau sujet.

Dans un livre à paraître cette semaine, intitulé le plan B, Lester Brown pose un plan mondial de 161 milliards de dollars par an, pour répondre aux objectifs sociaux et environnementaux de base, 68 milliards de dollars pour les premiers 93 pour les seconds dont 31 milliards de dollars pour protéger la biodiversité. Après l'Effondrement de Jared Diamond qui décrit comment les sociétés ont décidé de leur disparition ou de leur survie et l’ éco-économie du même Lester Brown, qui décrit ce que pourrait être une croissance durable, ouvrage paru en 2003, cet ouvrage est en réalité plein d’espoir. Dans une interview publiée dans le monde 2 de cette semaine, Lester Brown affirme : « au-delà de l'impact qu’a déjà le prix du pétrole sur le développement des énergies renouvelables, le monde est en train de se transformer en profondeur. Ce que je crois c'est que si nous arrivons inverser le cours des choses et je suis sûr que nous y arriverons nous allons vivre dans un très différent de celui que nous connaissons. Depuis des lustres, les sources énergie se sont mondialisées, délocalisant nos vies. Avec les énergies renouvelables, les sources vont se relocaliser, et la relocalisation de l'énergie ou entraînera celle de la production alimentaire ».

La réponse que nous serons à même d’apporter à la question vitale posée par le marins-pêcheurs préfigurera celle que pourrons apporter aux transformations qui nous attendent.