24.03.2008
Corinne Lepage: la France et le risque nucléaire
Trente ans après Tchernobyl et 40 ans après le lancement du programme électronucléaire, la France accepte enfin de se poser la question de la définition du d'une doctrine destinée à gérer les conséquences d'une éventuelle catastrophe nucléaire sur notre territoire. Il s'agit là d'un profond changement, engagée sur la base d'une directive interministérielle d'avril 2005, destinée à faire face aux conséquences environnementales et sanitaires de court, moyen et long terme que pourrait avoir sur le territoire français une catastrophe nucléaire. Une série de questions liées à l'évacuation, à la distribution de l'iode, au retour ultérieur ou non des populations sur les territoires contaminés , au suivi sanitaire, au suivi environnemental , aux conditions des indemnisations et etc. etc. s’y ajoutent bien sur les questions plus techniques du mode de décontamination par exemple.
Si on ne peut que se réjouir- à la condition que ce terme puisse être utilisée dans une occurrence de ce type – que nous regardions enfin en face la question de la gestion d'une catastrophe nucléaire même si heureusement elle est hautement improbable, on ne peut que souhaiter que cet effort de réflexion s'étende au-delà que la question de la gestion d'une hypothétique catastrophe pour prendre en considération les conséquences économiques et sociales que présenterait une contamination radioactive en France, y compris dans des conditions plus limitées. En effet, à l'heure où la mode semble être à une relance du nucléaire, le moindre que l'on puisse exiger est qu'une telle décision soit précédée d'une véritable étude globale, appuyée sur un débat contradictoire et sur les sources d'information différentes, mettant en lumière les coûts et les avantages de la solution nucléaire.
Or, les conditions d'un tel débat apparaissent bien loin de pouvoir être réunies.
Tout d'abord, s'il est un domaine dans lequel le secret , l'opacité, l'absence de pluralité des sources règnent, c'est bien celui du nucléaire. En commençant par le niveau international, puisque, l'Organisation Mondiale de la Santé ne peut aujourd'hui travailler et a fortiori communiquer sur les conséquences en termes de santé publique du nucléaire, sans avoir au préalable obtenu l'accord de l’AEIA Agence Internationale pour l’ Energie Atomique. Ainsi, un accord du 28 mai 1959 passé entre ces deux organisations oblige à un accord préalable de l'AIEA et de surcroît précise que : « l'OMS et l'AIEA reconnaissent qu'elles peuvent être appelées à prendre certaines mesures restrictives pour sauvegarder le caractère confidentiel de renseignements qui leur auront été fournis. »
Dans ces conditions, on comprend le cafouillage pour ne pas dire davantage qui a entouré , lors du 20e anniversaire de Tchernobyl, la publication du nombre de décès imputables à cette catastrophe. De la même manière, on comprend le négationnisme qui a entouré l'impact de la catastrophe de Tchernobyl sur le thème : les rayonnements n’ont produit aucun effet sur la santé des populations Le très récent rapport des professeurs Yablokov et Nesterenko met en lumière les conditions dans lesquelles les documents ou les éléments qui pouvaient permettre de connaître les conséquences réelles ont été soit détruits soit non répertoriés.. Et pourtant même si on ne connaîtra jamais le nombre de victimes on ne peut que citer l'ancien secrétaire général de l'ONU Kofi Annan : » le fait que 3 millions d'enfants nécessitent des soins et cela non pas d'ici 2016 mais bien avant nous donne une idée du nombre de ceux qui risquent de tomber gravement malades. » Au-delà des querelles de chiffres liées aux retombées du nuage de Tchernobyl , celui-ci a couvert des territoires où vivent au moins 3 milliards de personnes, 13 pays européens ont eu plus de 50 % de leur territoire contaminé et huit pays plus de 30 %; Si en 1985 plus de 80 % des enfants vivant dans les territoires aujourd'hui contaminés de Biélorussie d'Ukraine et de Russie était en bonne santé, il n’ en y a là plus que 20 % aujourd'hui..
Mais la question des retombées ne s'arrête pas à la question de la santé publique.
Le dommage économique direct pour le Bélarus, l’ Ukraine et la Russie a dépassé en 20 ans 500 milliards de dollars. Le Bélarus dépense chaque année 20 % de son budget national l'Ukraine 6 % et la Russie 1 % pour essayer de limiter les conséquences de la catastrophe. Et encore, ces pays acceptent que vivent dans des territoires hautement contaminés une partie non négligeable de la population.
Cela signifie qu’ouvrir réellement un débat sur les conséquences d'un accident nucléaire en France implique de ne pas se limiter à la seule réponse de la gestion à court terme. Il s'agit également de disposer d'une étude sur l'impact que pourrait avoir un accident même limité, sur notre agriculture, notre tourisme, notre patrimoine naturel ? Et pour y parvenir, encore faudrait-il être doté d’organisme totalement indépendant du pouvoir nucléaire et capable de disposer d’une information honnête et objective. Tel n’est évidemment pas le cas, de telle sorte que le gouvernement est conduit à privilégier d’office un choix sans avoir la moindre idée des conséquences effectives qu’aurait dans tous les domaines de la vie un accident.
Une fois encore, la question de l’information et de l’expertise non dépendante de groupe de pression est au cœur du débat. Tant que notre pays n’aura pas admis que sans évaluation objective préalable, il ne peut y avoir de bonne décision, nous risquons de continuer à nous fourvoyer dans nos choix collectifs qui engagent pourtant bien au-delà de notre seule génération.
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26.07.2007
Sarkozy et le mirage industriel
La vente d'un réacteur nucléaire à la Libye, même s'il est destiné à alimenter une centrale de désalinisation de l'eau de mer, pose une série de questions extrêmement sérieuses et délicates.
- tout d'abord, la France peut-elle et doit-elle une nouvelle fois porter la responsabilité, dans un seul but commercial, de disséminer la technologie nucléaire à des pays dont le moins que l'on puisse dire est que l'histoire ne plaide pas en leur faveur. Rappelons pour mémoire que nous sommes à l'origine des difficultés que l'humanité tout entière rencontre aujourd'hui avec l'Iran puisque c'est la France qui avait vendu au Chah d'Iran non seulement des réacteurs nucléaires civils mais également une participation au sein d'Eurodif pour disposer d'uranium enrichi. Les années 80, qui ont eu des conséquences particulièrement sanglantes en France, ont illustré, grandeur nature, l'irresponsabilité de ce choix laquelle se traduit aujourd'hui dans le chantage nucléaire qui exerce l'Iran sur le monde dans son ensemble. Il est du reste assez surprenant que, lorsque la France prétend jouer un rôle dans une négociation avec l'Iran sur le contrôle du nucléaire, son attitude passée ne lui soit pas opposée par tous ceux qui subissent les conséquences de ce choix initial.
Mais l'Iran ne nous a pas suffi puisque nous avons récidivé avec l'Irak, les deux poignées de main de Jacques Chirac à Saddam Hussein en 1976, la construction d'Osirak, la sulfureuse association d'amitié franco-irakienne sont encore dans toutes les mémoires. Et, par décence, nous passons sous silence les pots-de-vin et la mise en cause de personnalités françaises dans les grenouillages politico-économiques du régime irakien. Mais, quel serait l'état du monde si Saddam Hussein avait pu disposer d'Osirak et, en sens contraire, quel aurait été le poids de l’'Irak si ce pays n'avait pas disposé grâce à la France, de technologie nucléaire dont il faut arrêter de penser que le passage du nucléaire civil au nucléaire militaire se heurte à des obstacles infranchissables. Ils ont été par deux fois franchis et peut-être davantage.
Dans ces conditions, est-il vraiment raisonnable de récidiver et de vendre à un pays aussi peu sûr que la Libye un réacteur nucléaire même s'il est civil. Est-il vraiment démocratique qu'une décision d'une telle importance, pour notre pays et pour le monde soit prise par le Président de la République seul, sans même que le Parlement puisse délibérer sur un sujet aussi majeur !
- en second lieu, l'utilisation de la technologie du nucléaire civil comme solution pour les pays en développement est-elle raisonnable?
Trois raisons en font sérieusement douter :
- d'abord, les réserves en uranium que recèle la planète ne permettent en aucune manière de développer massivement le nucléaire. C'est une solution non durable et qui va très vite faire peser sur les réserves une pression considérable qui va changer l'équation financière du système
-ensuite, la technologie nucléaire exige un niveau de sécurité et de formation du personnel considérable. Comment s'assurer que ce niveau pourra être atteint et le que l'humanité ne s'expose à des Tchernobyl en puissance?
-enfin et surtout, le développement de la technologie nucléaire constitue un risque géostratégique et terroriste majeur. Outre le chantage nucléaire auquel nous nous exposons tous et qui existe déjà du fait de l'Iran, de la Corée du Nord, peut-être du Pakistan, demain de la Libye ou d'autres pays, le risque de dissémination des déchets nucléaires, de trafic de matériaux fissiles permettant la fabrication massive de bombes sales constituent des menaces supplémentaires dont le monde particulièrement dangereux dans lequel nous vivons n'a vraiment pas besoin .
On peut comprendre que la France souhaite exporter sa technologie, pour renforcer ses entreprises leader et assurer l'emploi de ses salariés.
Mais, on ne peut que regretter que les choix industriels qui sont faits et continuent à être faits favorisent les secteurs industriels du XXe siècle et sacrifient ceux du XXIe.
Demain, lorsque chacun aura compris enfin que le nucléaire n'est pas une solution durable et que le solaire, l'énergie des marées, la biomasse auront connu les développements auxquels ils sont appelés, il est fort à craindre que l'industrie française soit la grande perdante.
Ainsi, aurions-nous opté, pour un mirage industriel, en faveur des risques politiques les plus considérables que l'humanité puisse courir !
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