02.03.2009

Corinne Lepage: la relance "verte"

Tout se passe comme si nous étions entrés dans une spirale négative, dans un cercle vicieux qui non seulement multiplie de manière exponentielle, les effets cumulés de la crise mais encore se révèle incapable d'offrir une perspective de sortie de crise. Pour y parvenir, il faudrait effectivement s’attaquer aux causes et non pas aux effets, c’est-à-dire accepter de remettre en cause le modèle de développement qui a échoué pour s’inscrire dans une autre logique.


Al Gore et Ban Ki Moon l’ont parfaitement résumé : « Les plans de relance annoncés par 34 nations s’élèvent à environ 2 250 milliards de dollars. Complétés par de nouvelles initiatives d’autres pays, ils doivent nous aider à catapulter l’économie mondiale dans le XXIe siècle, au lieu de maintenir en vie des industries mourantes et de perpétuer les mauvaises habitudes d’hier. Continuer à injecter des milliers de milliards de dollars en investissements dans des infrastructures qui reposent sur le carbone et en subventions pour les industries qui reposent sur les combustibles fossiles reviendrait à commettre la même erreur qu’avec les subprimes. La suppression des 300 milliards de dollars de subventions accordés annuellement en faveur de secteurs qui reposent sur les combustibles fossiles permettrait de réduire les émissions de gaz à effet de serre jusqu’à 6 % et contribuerait à la croissance du produit intérieur brut mondial. »


Or, bien peu de plan de relance dans le monde se sont donnés pour objectif de changer de trajectoire. Certes, de nombreux plans de relance comportent des mesures ponctuelles en faveur des économies d'énergie ou de voitures plus propres, bien que les mesures soient bien davantage destinées à aider l'industrie automobile qu'à améliorer le bilan énergétique global.


Mais quatre plans de relance seulement semblent prudemment envisager un possible changement d’orientation :

· Le plan Obama  qui s' inspire du programme " Repower America " élaboré par Al Gore et prévoit de mettre en place en dix ans un modèle énergétique rendant les Etats-Unis indépendants du pétrole . Le mot  power (pouvoir et énergie) prend ici tout son sens. Le plan prévoit une large contribution à l’efficacité énergétique. Plusieurs milliards de dollars pour économiser l’énergie  des bâtiments fédéraux dans un souci d’économies d’énergie à moyen et long termes. 11 milliards de dollars seront reversés aux technologies permettant de distribuer l’électricité du producteur aux consommateurs en utilisant la technologie digitale. Plus de 2 milliards seront dédiées à la recherche sur les batteries pour voitures électriques .Plusieurs dizaines de milliards de dollars permettront aux travailleurs de se former et de créer des « emplois vert » à travers le pays..

· Le plan de relance chinois pourrait marquer un vrai tournant : « Il n'y aura pas un centime de dépensé sur les projets qui favorisent la production de masse, ou les secteurs hautement polluants et gourmands en ressources », a prévenu Zhang Ping, le chef de l'agence de planification chinoise, en annonçant l'affectation de 35 milliards d'euros, soit 8 % du total, à la protection de l'environnement. S’y ajoutent des dépenses  consacrées à l'amélioration des infrastructures urbaines et rurales, ou à la promotion des énergies renouvelables. Déjà, 1,2 milliard d'euros d'investissements en faveur de l'environnement ont été approuvés dans le cadre du premier train de 10 milliards d'euros d'investissements annoncés au premier trimestre 2009. De son côté, le ministère de la protection environnementale annonçait, fin janvier, avoir rejeté 11 projets polluants sur 164, principalement des centrales thermiques ou des usines chimiques. 

· Le Japon a également adopté un ambitieux programme pour développer les énergies renouvelables

·  Enfin, le plan de relance de Corée du sud est le plus avance : 0,5% du PNB est consacré à la construction verte  et 1,2% du PNB à la décarbonisation , ce qui devrait créer 500 000 emplois. La Corée du Sud va consacrer 38 milliards de dollars (près de 30 milliards d'euros) à un "New Deal vert" qui permettra la création d'un réseau de transport écologique, la dépollution des quatre principaux fleuves du pays, des économies d'énergie dans l'habitat....

Mais ces plans  ne sont qu’une ébauche de ce qu’il faudrait faire pour redonner confiance et changer de perspective.

Dans un rapport qui vient d'être publié sous le titre « a global green New Deal « , le programme des Nations unies pour l'environnement  propose d’utiliser la relance keynésienne avec un triple objectif : la relance et l’emploi, la sortie du pétrole et la conservation des ressources, les objectifs du millénaire de lutte contre la pauvreté. Le rapport propose que 1% du PNB de chaque État soit précisément consacrer à l'économie verte. « Il ne s’agit pas seulement de mettre en place une économie plus verte » explique le PNUE. L’objectif du New Deal écologique est aussi de « répondre à des menaces imminentes contre le changement climatique, l’insécurité énergétique, la pénurie croissante d’eau douce, la détérioration des écosystèmes, et par-dessus tout, la pauvreté qui empire ».


Investir dans une économie verte n’est pas une option mais un investissement intelligent pour un avenir plus équitable et plus prospère. C’est donc l’ensemble du système économique et financier qui doit être repensé dans cette perspective.

Espérons que dans la préparation du deuxième plan de relance, la France qui n’a consacré que 8% de son premier plan de relance à l’économie verte, aura à l’esprit que pour répondre à la proposition du PNUE, elle devrait consacrer 24Mds par an à investir dans l’économie verte pour envisager un changement de cap.

Tribune France-Culture du 2 mars

19.01.2009

Corinne Lepage: L’élection de Barack Obama : une leçon d’humilité pour beaucoup

L'investiture de Barack Obama comme président des États-Unis devrait être l'occasion d'une profonde leçon d'humilité à bien des égards.

Tout d'abord, qui aurait imaginé qu'un pays, stigmatisé comme celui des multinationales écrasant le reste du monde,  à l'instar  de Monsanto ou d’Exxon, comme celui des inégalités financières les plus colossales, comme celui de la World Company initiant les guerres pétrolières, serait celui qui, le premier dans l'histoire occidentale, élirait un Président afro-américain, ancien élève brillant de  Harvard et travailleur social, écolo et sénateur de l’Illinois ? Qui aurait vraiment cru possible, dans un pays marqué par la lobbycratie, qu'un candidat opposé, au sein du parti démocrate, à Hillary Clinton présentée depuis quatre ans comme une candidate naturelle à la présidentielle, pourrait l'emporter et disposer finalement d’un pactole gigantesque, largement obtenu d'une base populaire, grâce à une campagne de terrain et l'utilisation sans précédent du réseau Internet ? Cette réalité appelle un double constat :


-- Le simplisme et le manichéisme avec lequel a été décrit la société américaine, comme si celle-ci s'identifiait à son président W. Bush , devrait dans l’avenir appeler à la prudence tous les thuriféraires de la pensée unique, capables simplement de s'inscrire confortablement dans l'erreur.
-- comme à l'accoutumée, les États-Unis ont changé brutalement et plus vite que le reste du monde, la crise économico- financière ayant servi de révélateur au tête-à-queue idéologique du capitalisme financier et à l’impasse catastrophique à laquelle il conduit. Le succès du président Obama, c’est l'échec des théoriciens de l'école de Chicago dans ses aspects idéologiques comme dans ses aspects économiques.

Les experts qui pronostiquaient le succès des représentants du monde ancien sont allés dans le mur.
De la même manière, les analyses qui se sont multipliées pour décrire la disparition de l'empire américain apparaissent bien sujettes à caution lorsque l’on voit la manière dont le monde entier retient son souffle à l'approche du 20 janvier 2009. Qu’il s'agisse des plans de relance et des secteurs clés de l'économie de demain,  de la croissance verte, du prix du baril, de la lutte contre le changement climatique ,de la situation au Moyen-Orient, de la position à adopter à l'égard de l'Iran, de l'évolution de Cuba et de l'Amérique du Sud, tout semble suspendu aux décisions que prendra le président Obama. Paradoxalement, alors que les États-Unis semblaient sur le plan économique, sur le plan financier, sur le plan géostratégique en position de repli et d'affaiblissement après la présidence catastrophique de George Bush, ils apparaissent avec l'arrivée de Barak Obama plus  que jamais au centre du monde. Mais cette puissance semble de nature différente dans la mesure où elle est porteuse de sens et d'espoir et non de  contrainte et de violence. Dans ces conditions, les brillantes analyses sur la fin du siècle américain mériteront-elles quelques bémols, au moins dans l'attente des choix nouveau président américain.


Car, avec l’arrivée du président Obama, et sans lien direct avec son élection, le temps où les experts et les gourous étaient d'autant plus écoutés qu'ils n'avaient cessé de se tromper, est peut être fini. Ainsi, Dennis Meadow, auteur du rapport inexactement traduit en français sous le titre Halte à la croissance , alors qu'il était intitulé «  les limites de la croissance », vient de recevoir le Japan Prize, la distinction scientifique la plus haute du Japon. Rappelons que ce rapport demandé à une équipe du MIT par le Club de Rome en 1972, avait été le premier à souligner les limites physiques que rencontrerait inévitablement une croissance économique infinie jointe à la croissance démographique. « Employant un système de simulation nouveau, son texte démontre que si certains facteurs physiques limitatifs de la Terre  , comme les ressources naturelles, l'environnement, les terrains , ne sont pas pris en compte, l'espèce humaine va vite se retrouver dans une situation critique » a jugé le jury de ce prix. Et, pourtant pendant plus de 30 ans, ce rapport a été vilipendé, tourné en dérision, considéré comme totalement faux. Or, ce sont précisément les critiques qui avaient tout faux.


Si seulement ces quelques signes pouvaient servir de leçon d'humilité à tous ceux,  grands et petits gourous,  politiques de première et seconde zone, tout  ceux qui depuis 30 ans n'ont cessé de se tromper, tout en administrant des leçons au monde entier,  défenseurs de la mondialisation heureuse qui n'ont évidemment jamais reconnu la moindre erreur ! Si seulement ces quelques signes pouvaient servir de leçon de prudence à tous ceux qui aujourd'hui  font profession de nier la réalité et n'ont de cesse que de défendre l’idée que demain, tout recommencera comme hier, alors, quelque chose serait vraiment changé dans notre monde. Jusqu'à quand suffira-t-il d'avoir eu toujours tort pour continuer à prévoir ou à décider ?

 Après, Halte à la croissance, halte à la suffisance.

Tribune France Culture du lundi 19 janvier