19.11.2007
Que révèle la grève dans les universités ?
Il est pour le moins paradoxal que le monde étudiant se met en grève contre une loi votée voici plusieurs mois. En effet, de notre système démocratique, une loi votée est censée exprimer la volonté générale et sa remise en cause a posteriori par une catégorie de la population, même directement concernée, constitue en réalité une contestation de la démocratie représentative en lui-même. Cette situation traduit l’inadaptation croissante de la représentation nationale pour faire passer des réformes si, préalablement, le débat social ou sociétal n’a pas eu lieu. Paradoxalement, la proposition faite par le président de la république de contractualiser les grandes décisions du domaine de l'environnement entre cinq grands groupes représentant la société ( Etat, élus, syndicats, ONG, Entreprises ) devrait être étendue à tous les domaines de la société. Mais, si les étudiants ont l'espoir de le faire plier le législateur, c'est qu'ils ont à l'esprit le précédent du CPE, véritable tsunami institutionnel, puisqu’une loi votée et promulguée, a été et, de manière totalement inconstitutionnelle, déclarée inapplicable par le président de la république qui a immédiatement sommé le Parlement d’en voter une autre. Si de tels dérèglements non seulement admis mais suivis d’effets, alors tous les espoirs de remise en cause de textes votés sont permis et, la fiction juridique qui voit dans la loi l'expression de volonté générale les plus que du domaine de la virtualité.
Mais l'essentiel n'est là. Au-delà de l'agitation gauchiste incontestable dans les universités, le mouvement des étudiants traduit une très profonde angoisse que la loi Pécresse , qui est, pourtant, restée au milieu du gué, n'a pas réduite, voire au contraire a augmenté. Cette angoisse est profonde car elle se traduit un sentiment de déclassement, d’injustice et d’inquiétude pour l'avenir.
· Déclassement tout d’abord. S'engager dans des études universitaires n'est en aucune manière une garantie d'emploi et de progression sociale. En 1968, 6 % des étudiants n'avaient pas trouvé d'emploi dans l’année de sortie des études. Ils sont aujourd’hui 25 %. La misère étudiante, liée au prix du logement, à la faiblesse des bourses, au problème des emplois étudiants est un phénomène de société qui se reflète en particulier dans les conséquences médicales.
· Injustice ensuite devant un système de reproduction des élites de plus en plus inégalitaire. À l’inégalité financière s'ajoute le système de caste et ce que les élèves de la promotion Léopold Sedar Senghor de l’ENA ont appelé les héritiers généalogiques. Les enfants d'énarques représentent 0,01 % d'une classe d'âge, 4,4 % du total des élèves de leur promotion et 27 % des postes offerts dans les grands corps !
· Inquiétude enfin sur leur propre avenir. Avenir professionnel dans la mesure où les étudiants pressentent une aggravation du système français actuel où la satisfaction travail est une des dominantes : 40 % des salariés français sont satisfaits de leurs possibilités d'évolution contre 70 % aux Etats-Unis. Mais les salariés français de groupes étrangers se montrent beaucoup plus satisfaits que leurs collègues français. Ainsi, 63 % salariés français appartenant à des groupes français considèrent que leur situation se dégrade contre 38 % seulement de leurs collègues travaillant pour des groupes étrangers. Inquiétude sur leur avenir tout court. Du financement de la retraite de leurs aînés aux périls écologiques dont ils sont beaucoup plus conscients que les générations précédentes, nos jeunes générations sont les premières qui sont convaincues que leur vie pourra être plus difficile que celle de leurs parents.
Dans ces conditions, toute mesure qui pourrait accroître les difficultés à titre individuel est considérée comme une agression, qu'il s'agisse de la sélection, qui par définition exclut ce qui ne sont pas sélectionnés, de la valorisation de certaines universités, qui par définition en dévalorise d'autres, de la prime donnée à certaines matières qui par définition réduisent les moyens d'autres filières. L'intérêt collectif qui s'attache refaire de l'université française une des meilleures du monde, ce dont nous sommes bien loin si l'on s'en tient au classement de Shanghai, ou 3 universités et grandes écoles figurent dans les 100 premières, et, aucune dans les 50 premières, est perdu de vue ou tout au moins nombre d'étudiants craignent, à titre individuel, de faire les frais de cette politique.
Michel Crozier rappelle à juste titre que les systèmes d'éducation d'une société reflète le système social de cette société.
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