26.08.2008

Corinne Lepage invitée du Téléphone sonne

Corinne Lepage invitée du Téléphone sonne le mardi 26 août à partir de 19h20 sur France-Inter.

Thème de l'émission: fichier EDVIGE

Corinne Lepage: De la décroissance subie à la reconversion voulue

Tribune publiée le 26 août dans le journal La Tribune

Nous sommes entrés dans une phase de décroissance subie et n'avons pas fait le choix d'une décroissance organisée comme certains le prônaient. D'où un cumul d'inconvénients dont il convient de sortir. Nous sommes entrés dans une phase de décroissance qui ne se traduit pas seulement par une stagnation voire une récession de nature purement cyclique, liée aux conséquences de la crise des subprimes. Certes, cette crise à la fois économique et financière, dont les effets ne se sont pas encore pleinement fait sentir, est à certains égards de nature cyclique. De nombreux analystes en ont mis en lumière les ingrédients, l'explosion de la bulle immobilière ou les restrictions de crédits consécutives aux risques gigantesques pris par certains établissements bancaires américains dans l'allocation de crédits à des ménages dont les finances ne leur permettaient manifestement pas de les supporter.


Mais il s'agit également d'une crise systémique, y compris sur le plan financier, qui se traduit en amont par les ravages d'un capitalisme financier de moins en moins intéressé par le développement de l'économie réelle et en aval par un endettement massif de l'économie américaine et un enrichissement sans précédent des pays producteurs de pétrole et des Bric, en particulier de la Chine.


C'est là précisément que la crise financière rejoint la crise énergétique. Le renchérissement du coût de l'énergie et des matières premières ponctionne les agents économiques et les ménages des pays industrialisés et enrichit les producteurs de matières premières, États et sociétés pétrolières, entraînant un appauvrissement encore plus grand des citoyens des pays industrialisés qui voient racheter à bas coûts leurs entreprises et leur système bancaire et assurantiel. C'est donc bien le système qui est en cause et pas seulement une manifestation momentanée de désordres passagers.


Les pays industrialisés vivent une décroissance qui ne dit pas son nom, mais qui est bien réelle et dont les conséquences seront bien au-delà d'une simple récession puisqu'il s'agit en réalité d'une réorganisation du pouvoir financier et économique dans le monde.


Changements de comportement.


À ce premier volet s'en ajoute un second qui est la conséquence directe des crises énergétique, écologique et alimentaire. Comment a-t-on pu imaginer un seul instant en prônant à juste titre une réduction de l'utilisation des matières premières, une réduction de la consommation énergétique, un comportement plus responsable et en appelant à des changements dans les modes de production et de consommation, que ces invocations resteraient dans le domaine du virtuel et qu'elles ne produiraient aucun effet ? Comment a-t-on cru que le " greenwashing " politique et économique tiendrait lieu de changements dans les modes de consommation et de production ? La hausse du prix de l'énergie et de l'alimentation a été l'élément déclencheur des changements de comportement des consommateurs, conduits à réduire les dépenses et à réorienter les choix d'investissement.


La situation du secteur automobile traduit très précisément cet état de fait et pas seulement en France puisqu'aux États-Unis les ventes de 4×4 de Ford ont baissé de 55 % en un an et le nombre de kilomètres parcourus en automobile a diminué de 4, 3 % pour la première fois depuis 1942. En France, la baisse de la production industrielle de 1, 6 % sur le premier semestre est largement due à la crise du secteur automobile.


Nous sommes donc bien entrés dans une phase de décroissance pour la production d'un certain nombre de biens et de services qui appartiennent à la société du pétrole et à celle du XXe siècle, mais qui constituent, malheureusement, le socle de notre activité industrielle. Nous sommes donc appelés à une reconversion industrielle d'une ampleur sans précédent. Plus nous réduirons notre dépendance au pétrole, plus nous réduirons la ponction que nous subissons, plus nous bénéficierons du développement des secteurs de substitution.


Nous en sommes loin, parce que nos intérêts industriels poussent encore en sens contraire et que nous nageons en pleine paranoïa. D'un côté, les politiques publiques ont poussé depuis plusieurs années aux changements dans les modes de production et de consommation pour entrer dans le développement durable ; mais, d'un autre côté, rien n'a été sérieusement engagé pour développer les secteurs industriels de l'économie post-pétrolière, sobre et orientée sur le mieux-être et non sur le toujours plus. Le grand tort des politiques publiques a été précisément de ne jamais penser global et de ne pas envisager un instant que les orientations qu'elles prônaient pourraient entrer dans la réalité.


Dès lors nous assistons, relativement impuissants, à la baisse d'activité de secteurs condamnés, sans avoir massivement investi dans les industries du XXIe siècle et l'organisation sociétale qui va avec. Bref : nous défendons l'industrie des bougies alors que celle de l'électricité est mature ! Nous entrons dans une nouvelle ère que nous ne devons pas subir mais construire. Cela implique d'abord une politique très active de restructuration industrielle autour des nouveaux secteurs porteurs en cessant de maintenir en survie des secteurs du passé, ce qui rend difficile voire impossible la réorientation massive des investissements dont notre économie a besoin. Barak Obama évoque le chiffre de 150 milliards de dollars de dépenses publiques pour créer 5 millions d'emplois en col vert liés à l'environnement.


Énergies renouvelables, maisons et produits à basse consommation énergétique, process de production industrielle économes, économie circulaire réutilisant systématiquement la matière première secondaire, nouvelle conception des villes faisant de la réduction du trajet domicile-travail un objectif prioritaire (dans certaines banlieues lointaines de Los Angeles, les prix de l'immobilier ont baissé de 40 % en un an), rapprochement des lieux de production des bassins de consommation, en particulier dans l'alimentaire, développement de tous les services liés au mieux-être... Les secteurs de développement ne manquent pas.



Remise à plat du système de valeurs.


Encore faut-il accepter cette reconversion, assez éloignée, il faut bien le reconnaître, de l'idéal jacobin, puisqu'elle est fondée largement sur la décentralisation, y compris énergétique. Une telle " révolution industrielle ", car il faut bien l'appeler par ce nom, ne fera pas l'économie d'une remise à plat du système de valeurs sur lequel fonctionne notre modèle économique, qu'il s'agisse de considérations éthiques ou de modalités de comptabilité. Le temps d'un nouveau modèle est venu, fait de décroissance dans l'utilisation des ressources, matières premières et produits, et de développement dans le mieux-vivre, le mieux-être et le mieux-connaître.

Corinne Lepage est ancienne ministre, présidente de Cap21, vice-présidente du Modem.

25.08.2008

Corinne Lepage: « Les technologies de l´information ont un rôle central à jouer dans le développement durable »

corinne_regards_numerique.jpgAvocate spécialisée dans le droit de l´environnement, présidente du mouvement écologiste Cap21, ancienne ministre et infatigable militante depuis vingt-cinq ans, Corinne Lepage décrypte pour nous l´apport des TIC au développement durable et les obstacles au déploiement des écotechnologies en France........

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Corinne Lepage: Mondialisation phase 2

La mondialisation telle que nous l’avons connue s’est donné pour objectif l'enrichissement du monde et pour moyen la libéralisation croissante des échanges, avec pour corollaire un effacement progressif du rôle des Etats. Ces deux fondements de la mondialisation sont aujourd'hui violemment remis en cause.
D'une part, s'il y a eu enrichissement financier dans le monde et si un certain nombre de personnes dans les pays riches comme dans les pays émergents ont très largement profité de cette croissance, cet enrichissement s'est fait au prix d'un déséquilibre aujourd'hui inacceptable.


- déséquilibre tout d'abord entre les riches et pauvres qu'il s'agisse des pays ou des hommes, la croissance chinoise montrant par exemple qu'elle a largement bénéficié à 300 ou 400 millions de personnes mais en revanche qu'elle a aggravé la situation de plusieurs centaines de millions d'autres, qui n'ont pas vu leurs revenus augmenter, qui sont aujourd'hui privés d'un système de santé mais sont en revanche confrontés à des drames environnementaux et sanitaires sans précédent. Déséquilibre au sein des pays riches, où les pressions sur les salaires et les revenus de la classe moyenne sont à la baisse, pour légitimer une meilleure rentabilité des entreprises, cependant que les revenus des traders et managers des grandes entreprises représentent trois à 400 fois le salaire moyen.
- déséquilibre entre l'économie réelle et l'économie financière.  La création de liquidités dans le monde a été beaucoup plus rapide que la croissance du P.I.B. L’ excès de croissance de la base monétaire mondiale serait de l’ordre de 2200 milliards de dollars de 1994 à 2005 soit un supplément de crédit de l’ordre de 9 300 milliards compte tenu de l’effet multiplicateur. La création de liquidités en excès a été alimentée, d’une part, par les banques centrales des pays émergents, et d’autre part, par le financement des achats d’actifs financiers et immobiliers en hausse. D’où  des exigences de rentabilité absurdes imposées pour obtenir des retours sur fonds propres supérieurs à 20 % contre 15 % il y a dix ans, ce qui  a conduit évidemment les banques à prendre des risques que toute l’économie supporte aujourd’hui.
- déséquilibre enfin entre la « croissance » et les ressources planétaires qui mettent aujourd'hui en péril la l'humanité elle-même : effets du changement climatique, insuffisance des matières premières au regard des besoins,  déséquilibres dramatiques auxquelles conduit l’addiction au pétrole,crise alimentaire dont une des causes se trouve dans la promotion des biocarburants et une autre dans les orientations absurdes imposées par les organismes internationaux faveur du monoculture destinée à l'exportation et au détriment de toutes les cultures vivrières permettant la subsistance locale et enfin organisation massive de la sixième extinction des espèces du fait des destructions de la biodiversité.

Tout ceci a été rendu possible par un effacement progressif du rôle des Etats, une libéralisation mal contrôlée c'est-à-dire avec des règles du jeu incapables de maintenir un système permettant la préservation du développement sur le moyen et long terme d’ une part, une amélioration de la situation individuelle du plus grand nombre d'autre part. La crise écologique et la crise alimentaire sont les signes de cet échec.

Car ces deux modèles sont remis en cause. D'une part, la seule justification à la mondialisation est précisément l’enrichissement global et l’utopie d’une amélioration des déséquilibres de richesses. La récession se profile dans de nombreux pays et nul ne sait ce que sera la croissance chinoise post-JO. La crise alimentaire et la découverte que la croissance des pays émergents ne signifie pas nécessairement l’amélioration de la vie pour le plus grand nombre, a fortiori une progression de la démocratie ( les croissances les plus fortes se font souvent dans les pays les moins démocratiques ) remet en cause une mondialisation qui de plus mène sur le plan écologique le monde à sa perte.
D’autre part, on assiste à une remontée spectaculaire du rôle des Etats et du politique. Intervention massive de l’Etat américain pour sauver le système financier, obligation mise à la charge des banques d’indemniser les épargnants lésés par les achats d’obligations prétendument sûres, aide aux emprunteurs immobiliers. Virage politique dans le développement des fonds souverains qui dans un premier temps ont permis à la Chine, à l’Arabie saoudite ou à la Russie d’acquérir des participations massives dans le système bancaire et les grandes entreprises occidentales, puis qui conduisent dans un deuxième temps les Etats concernés à se doter de moyens de défense à l’instar de l’Allemagne qui sera suivie par d’autres. La crise géorgienne illustre aussi la remontée des préoccupations politico-économique gérées par le militaire et non plus pat l’économique.

Nous entrons donc dans de nouveaux rapports de force entre Etats, mais aussi dans une nouvelle construction de notre développement économique dans lequel la libéralisation à la Thatcher est d’un autre temps et où le principe de réalité , qu’il soit écologique ou politique va transformer profondément la mondialisation, mais où ce seront les valeurs qui détermineront la voie choisie. Notre responsabilité est historique : responsabilité des intellectuels pour comprendre et concevoir , des économistes pour accepter de remettre en cause leurs dogmes et imaginer,des juristes pour construire des systèmes appropriés à la hiérarchie des valeurs, des politiques  pour avoir l’intuition et le courage , de nous tous enfin, pour accepter de changer de monde.  

Tribune France-Culture du 25 août 2008

22.08.2008

Le temps de l'économie durable est arrivé, par Corinne Lepage

logo_monde.gifEn matière économique, la méthode Coué n'a guère d'efficacité. La récession à laquelle nous devons faire face devrait être l'occasion de mettre en place une révolution économique comparable à celle qu'a pu être, au moment de la crise de 1929, le New Deal. Certes, on pourrait objecter que ce n'est pas dans les périodes de récession que l'on peut changer les orientations, puisqu'il faut au contraire tout faire pour relancer la croissance, et par voie de conséquence privilégier les secteurs industriels traditionnels qui sont les plus conséquents en termes d'emplois.
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07.08.2008

Corinne Lepage : "Qui défend les droits des contribuables ?"

Tribune publiée sur Rue89 - 07/08/08

Nous en sommes bien éloignés de ce pays qui aimait à rappeler qu'il avait écrit la déclaration de l'homme et du citoyen , le préambule de la constitution et plus précisément l'article 14 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen précise que les citoyens par eux-mêmes ou par leurs représentants de constater la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l'emploi et d'en déterminer la quotité, l’assiette et le recouvrement.

Nous en sommes bien éloignés et, une fois de plus le contribuable va devoir assumer le coût de la défaillance de la justice, soigneusement organisée, permettant ainsi très probablement aux bénéficiaires des rétrocommissions des frégates de Taïwan de garder leur magot cependant que leurs concitoyens payeront l'équivalent à Taïwan.

Le non-lieu requis dans cette affaire était inévitable dès lors que  le secret défense opposé par les ministres des finances successifs, aux demandes formulées par le juge d’instruction rendait la poursuite de l’information impossible. Les documents douaniers étant cachés, il était impossible d’accéder aux noms des ressortissants français destinataires des commissions. Au passage, il faut noter la  différence de traitement judiciaire et de moyens mis en place pour traiter de l’affaire  des listings de Clearstream  et l’affaire des frégates, ces moyens étant inversement proportionnels à l’intérêt de la société dans son ensemble à la solution du problème. La clôture du volet pénal va donc laisser ouvert l’arbitrage en cours ( encore un !) entre Thomson et Taiwan dont le risque pour le contribuable est de 72% de 599 millions de dollars correspondant aux commissions illicites dont une partie des fameuses rétrocommissions. D’où l’intérêt évident qu’il y aurait eu pour le contribuable que la justice connaisse les destinataires et puisse obtenir le remboursement des sommes perçues….

Pour la deuxième fois en un mois, la première étant l’arbitrage Tapie dont les conséquences seront supportées par le contribuable, on constate que le pouvoir bloque la justice au bénéfice de quelques uns et au détriment de tous les autres. Non seulement, ce comportement est inacceptable sur le plan éthique et tout simplement moral, mais encore il l’est sur le plan politique.
Nous n’avons plus de justice au sens auquel les pays démocratiques l’entendent. Le mépris du droit et le refus de l’état de droit , la dépendance des juges, un fonctionnement à deux vitesses , l’impunité de certains sont devenus un état de fait, une banalité.

En plus, dans notre pays,  l’intérêt général a disparu. Qui désormais le défend ? Personne.

Certes, lorsqu’il s ‘agit de réduire les dépenses publiques pour essayer d’engager enfin une politique de finances publiques respectueuse de nos engagements européens et de l’avenir de nos enfants, rien ne doit résister :ni casernes, ni emplois de professeurs, ni service publics de proximité.

Mais lorsqu’il s‘agit de protéger certaines personnalités, on ne regarde plus à la dépense (pas plus du reste qu’en « com » gouvernementale).

Qui peut défendre les contribuables ?

L’action dans l’intérêt du contribuable qui existe à l’échelle locale est fermée à l’échelle nationale. La Cour des Comptes  pourrait elle être saisie , mais par qui et contre qui ?
Dès lors, force est de constater que tout est désormais possible dans notre pays comme dans n’importe quelle monarchie bananière, la prétention en plus.
La conquête des droits de l’homme, version 1789 , est de nouveau un combat pour les citoyens français.

Corinne Lepage, Présidente de CAP21

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