24.11.2008

Corinne Lepage: Le temps de la reconversion industrielle est venu.

La hausse du prix du baril jusqu’à 147 dollars voici quelques mois, et les annonces de plus en plus noires sur les scenarii climatiques ont transformé les comportement des consommateurs occidentaux bien avant que ne se fassent sentir les effets de la crise financière. Heureusement la faiblesse actuelle du baril, sans doute aussi artificielle et excessive que la hausse de l’année passée n’y change rien.

Artificielle dans la mesure où cette baisse apparaît comme la volonté de l’Arabie Saoudite de faire baisser les prix, pour éviter la rentabilité des énergies de substitution et de réaffirmer son rôle de « patron de l’OPEP ». Car, l’anticipation de la baisse de l’activité économique contribue à cette chute brutale mais elle ne l’explique pas.

Quoiqu’il en soit, la crise économique qui se traduit au niveau individuel par une baisse effective de pouvoir d’achat, une grande inquiétude pour l’avenir et un recours moindre au crédit n’est pas de nature à expliquer la situation tragique de l’industrie automobile.

C’est la représentation de l’automobile dans l’esprit de nos concitoyens qui a changé, l’acquisition d’une cylindrée puissante n’étant plus considérée comme le nec plus ultra en terme d’image de soi même . Au contraire, une petite voiture économe est valorisée sur le plan sociétal et dans le porte monnaie même si le prix de l’essence a baissé de 20% à la pompe (ce qui, au passage, n’est rien comparé à la baisse de deux tiers du prix du baril, d’où une rente qui explique les profits faramineux de Total). Dès lors, la consommation durable commence à devenir une réalité puisque la sobriété, c’est-à-dire la baisse de la quantité consommée devient un fait durable.

Manifestement, ni le politiques, ni les grandes entreprises des secteurs concernés n’ont pris la mesure de la révolution qui est en passe de s’accomplir. La schizophrénie des politiques consistant d’un côté, à prôner les économies d’eau, d’énergie, l’usage des modes alternatifs de transport, d’un autre côté à ne cesser d’encourager la consommation leur revient en pleine figure…

Tout se passe comme si, à aucun moment, il n’avait été envisagé que ces exhortations aient un effet. A fortiori, à aucun moment , les conséquences industrielles et économiques de ce renversement de valeur n’a été pesé ni anticipé. Il serait plus que temps, puisque les plans de relance succèdent les uns aux autres et que notre gouvernement après avoir annoncé haut et fort, voici quelques semaines, à peine, l’inutilité d’un tel plan , en annonce un, que la reconversion écologique soit le cœur de cible et que les politiques publiques soient mises en cohérence.

Il en va notamment ainsi de la demande d’aide des constructeurs automobile à l’échelle française comme à l’échelle européenne. S’il est évident qu’il faut traiter la question sociale, il serait fou d’allouer des sommes considérables simplement pour continuer les productions actuelles. Cela reviendrait à avoir subventionné les fabricants de bougies lorsqu’a démarré la production d’électricité !



Or, lobby automobile, soutenu par le lobby pétrolier, pour avoir refusé de proposer des produits économes en hydrocarbures, se trouve aujourd’hui confronté à une crise historique contre laquelle il cherche à lutter en mettant en avant la baisse du prix du pétrole et en continuant à promouvoir des modèles qui , aujourd’hui ne répondent pour l’essentiel plus à la demande sociale. Les constructeurs automobiles doivent devenir des prestataires de service de mobilité durable, ce qui signifie qu’ils devront créer de la valeur avec moins de véhicules, qui dégageront moins de marge parce que plus modestes, mais avec des fournitures de services nouveaux.


La reconversion écologique est un impératif.

Le refus de l’administration américaine d’aider l’industrie automobile est certes dramatique en terme social. Mais il va avoir pour conséquence l’obligation pour cette industrie de se transformer très rapidement. A cet égard, la proposition faite cette semaine par Solarworld de racheter Opel est un cas d’école particulièrement intéressant. Cette entreprise, qui a racheté voici deux ans la filiale solaire déficitaire de Shell pour en faire une entreprise rentable, propose la reprise de 4 usines allemandes d’Opel ainsi qu’un centre de recherche pour un milliard d‘euros dont 750 millions d’emprunt, le tout garanti par l’Etat. GM payerait 40000 euros par salarié. L’objectif est de transformer Opel en leader mondial des voitures propres. Le gouvernement allemand n’a pas encore arrêté sa position mais il va de soi qu’un tel investissement qui constitue en réalité une opération de reconversion serait infiniment plus rentable que la demande actuelle de l’industrie automobile européenne qui réclame 40mds d’euros, pour permettre le maintien d’une stratégie modifiée à la marge. Le new deal écologique, que je proposais pour ma part dans un ouvrage paru en 2006, impose un changement de cap, pas des ajustements à la marge.



Tribune France Culture du lundi 24 novembre

17.11.2008

Corinne Lepage : la régulation mondiale

Alors que le G20 peine à établir les prémisses de ce que pourrait être de nouvelles régles du jeu de la finance  internationale, voire du capitalisme , on ne peut que constater la différence de traitement entre la crise financière et la crise écologique et climatique. L’urgence de la première n’est pas contestable et on peut que souscrire aux souhaits de certains Etats de voir mettre en place un nouveau Bretton Woods. Il faut toutefois souligner qu’en s’attaquant au volet financier de la crise mondiale, les chefs d’Etat refusent en réalité de s’attaquer aux causes, la transformation du capitalisme , la croissance des inégalités et les bases artificielles de la croissance passée fondée sur la spéculation et l’économie financière , pour ne viser que les effets. S’ils acceptaient de reconnaître les erreurs accumulées, le système de gaspillage et de destruction des ressources mis en place et le caractère non durable de la croissance de ces 20 dernières années, ils serait inéluctablement conduits à reconnaître qu’il ne s’agit pas d’une crise financière mais du volet financier de la crise du système dans lequel nous vivons. Or, le volet énergétique et climatique de cette même crise présente le même caractère d’urgence, car, comme en matière financière , tous les voyants sont au rouge.

En avril 2008, Nicholas Stern s’exprimait ainsi : « Les émissions croissent beaucoup plus vite que ce que nous avions pensé, la capacité d’absorption de la planète est inférieure à nos prévisions, les risques des gaz à effet de serre sont potentiellement plus élevés que ce que prévoyaient les estimations les plus prudentes, et la vitesse du changement climatique semble être plus rapide. » Nicolas Stern remettait ainsi en cause   les objectifs fixés par son rapport pour la réduction des gaz a effet de serre, les jugeant désormais insuffisants. M. Stern ajoute que pour minimiser les risques d’un changement climatique dangereux, l’objectif initial pour les émissions devrait être multiplié par deux, avec une réduction mondiale de 50% en 2050, ce qui représente pour les Etats-Unis  une réduction de leurs émissions de 90% d’ici là. Le rapport 2008 que vient de publier l’AIEA montre que la trajectoire est contraire et la situation catastrophique. La demande mondiale en énergie primaire augmentera d’1,6% par an en moyenne d’ici à 2030 tirées par la Chine et l’Inde. Cette hausse se traduira par une demande accrue en pétrole : 106 millions de barils par jour en 2030 contre 85 millions aujourd’hui. Mais c’est surtout le charbon qui verra son utilisation s’accroître et comptera pour un tiers de la hausse de la demande en énergie. Toutefois, l’AIE estime que les énergies renouvelables se développeront rapidement et deviendront la deuxième plus grande source d'électricité peu après 2010. Pour stabiliser la concentration de cO2 à 550ppm , ce qui représente une hausse de 3°, il ne faudrati pas émettre plus de 33GT en 2030 . Or, le scenario actuel est 41 gigatonnes , soit une augmentation de 45% entre 2006 et 2030, ¾ de l’augmentation ayant lieu en Chine, en Inde et au Moyen Orient. Or, rappelons, que la consigne du GIEC , pour éviter d’entrer dans l’irréversibilité était de 450ppm de concentration de cO2 . . Nous aurons besoin de l'action concertée de tous les émetteurs importants. Notre analyse prouve que les pays de l'OCDE ne peuvent pas à eux seuls mettre le monde sur une trajectoire de 450 ppm, même s’ils ramenaient leurs émissions à zéro, commente Nobuo Tanaka. Pour le directeur de l’AIE, il est donc urgent de déclencher une révolution énergétique globale en améliorant l'efficacité énergétique et en augmentant le déploiement de l'énergie à faible teneur en carbone.

Deux conclusions doivent être tirées de cette situation :

·  D’une part, l’urgence est absolue et chaque année perdue dans l’agenda se traduit par un pas supplémentaire vers le risque majeur. Dès lors, la conférence de Poznan qui se tient le 1er décembre devrait être l’occasion d’une affirmation forte de l’acceptation d ‘une véritable régulation mondiale, impliquant tous les Etats sur des bases justes et réalistes

·  D’autre part, vouloir réformer l’économie mondiale est indispensable , mais deux conditions doivent être réunies pour sortir de la crise elle-même :

-sortir du court termisme et de l’encouragement au profit maximal pour le risque minimal et mettre un terme en acceptant de toucher à la rémunération du monde de la finance, aux paradis fiscaux, aux agences de notation et en liant le financement public et contrôle public des établissements financiers..La question de la responsabilité en terme politique comme en terme juridique des acteurs de la faillite actuelle devra du reste être posée

-lier dynamisation de l’économie et sortie de la société du pétrole non seulement par un new deal vert, mais par l’écolononomie sociale de marché, une économie dont les objectifs et les instruments de mesure ont sens sur le long terme et qui met la question de la répartition au centre de ses objectifs. Cela signifie que les taux de rentabilité absurdes, l’usage du seul PIB pour juger du développement, la répartition entre capital et travail, la valeur des matières premières et la place des pays émergents dans le partage de la richesse mondiale sont des sujets qui devront être débattus pour que l’Humanité ait une chance de créer un nouvel ordre économique permettant la durabilité faute de quoi la prophétie parfaitement pessimiste de Claude Lorius, premier Français à recevoir le prix Blue Planet pourrait se réaliser : attendre un sursaut inattendu de l’homme !

 

Tribune France-Culture du 17 novembre

10.11.2008

Corinne Lepage: Barack Obama un formidable espoir

L'élection de Barack Obama constitue un formidable espoir aussi l'émergence d'une véritable économie durable.

Reprenons quelques points forts du programme :

- lancement une filière nationale d'énergies renouvelables sur la base d’investissements publics massifs de l’ordre de150 milliards de dollars destinés à créer 5 millions d'emplois
- objectif fédéral de 10 % d'énergies renouvelables dans l'énergie finale d'ici 2012  et une réduction des émissions de gaz à effet de serre  de 80 % d ici 2050 avec un seuil intermédiaire de 20 % en 2020
- l'engagement qu’aucune industrie ne serait autorisée à émettre gratuitement des gaz à effet de serre « le monde des affaires n’est pas propriétaire du ciel , qui est un bien public, et si nous voulons que les pollueurs cessent de polluer, nous devrons donner un prix à toute pollution. Cet engagement, qui est un gage d’optimisme pour les négociations du post-Kyoto devrait conduisirent à la mise aux enchéres des quotas d’émissions et non à leur attribution gratuite.
- Amélioration de 50 % de l'efficacité énergétique d'ici 2030 en réduisant la consommation pétrolière des États-Unis de 35 % en 10 ans. Le plan Obama-Biden comporte  une amélioration de 40 % de l'efficacité énergétique de tous les édifices gouvernementaux dans les cinq ans , une réduction de 50 % la consommation énergie et des bâtiments existants ainsi que des constructions carboneutres à partir de 2030. Ce plan ambitieux s’accompagne d’un nouvel aménagement urbain périmé dans le développement de communautés  à l'échelle humaine autorisant   le déplacement à pied et le  transport en commun.
- Barack Obama n’ exclut pas l'option nucléaire mais applique une forme de principe de précaution concernant la sûreté, la gestion des déchets et  la prolifération.
- Enfin, il est favorable à la séquestration du CO2 ils le souhaitent en revanche consacrer les fonds publics aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique.
 

Il va de soi que si ce programme se mettait effectivement  en place, il constituerait une véritable révolution de la politique fédérale et ce, d’autant plus que dans les derniers jours de l'administration Bush, plus de 90 projets sont en contradiction totale avec ce qui précède et sont directement une menace pour l'environnement comme par exemple l'ouverture à l’exploitation pétrolière d’espaces jusqu'ici protégés. Il n'est pas impossible que la nouvelle administration commence par devoir réparer les dégâts causés par les dérégulations des années Bush, a commencer par les toutes dernières. Il n'en demeure pas moins que les conséquences sur la vie et l'économie américaine d'une part sur la vie et l'économie du reste du monde d’autre part seront immenses. Le déblocage des négociations climatiques pourra enfin être envisagé , dans la mesure où les intérêts économiques viendront enfin soutenir les intérêts généraux des êtres humains que nous sommes. La Chine, en particulier, mais aussi l’Inde et le Brésil nous pourrons plus s’abriter derrière le veto américain pour refuser tout accord alors même que la Chine est devenue cette année  le premier émetteur  mondial  de gaz à  effets de serre.

 La nouvelle conception des villes et de l’habitat conduira bien évidemment à une refonte d’un système centré sur l'automobile avec les reconversions industrielles induites et incontestablement un coup de fouet sans précédent à toutes les industries du bâtiment durable et des énergies renouvelables.

C'est une excellente nouvelle pour l’Europe qui, jusqu'à présent se trouvait bien seule au niveau international un effort planétaire en faveur de la lutte contre les changements climatiques mais c'est aussi une menace directe d'ordre industriel sur la volonté de l’Europe d'affirmer son leadership dans le domaine des cleantechs. Certes, les plans européens en faveur des éco technologies ont déjà plusieurs années et de nombreuses entreprises européennes ont conquis une place de leader dans le renouvelable ou les matériaux intelligents. Mais, il ne faut pas négliger les efforts déjà consentis par un certain nombre d'Etats américains à commencer  par la Californie pour investir dans ces domaines y compris dans l'économie hydrogène  et le fantastique appel d’air que va constituer  le plan Obama.Dès lors, dans le contexte économique actuel, le paquet climat énergie et l'essor industriel qu'il suscite apparaît non seulement comme la  dernière chance d’éviter le plongeon dans l’irreversibilité climatique mais encore comme un impératif économique majeur. À l'échelle française, il en va exactement de même. L'affaiblissement du projet de   loi Grenelle 2 en particulier   sur le plan des moyens et les critiques justifiées de l'absence de moyens budgétaires pour appliquer la loi Grenelle dans le projet de loi de finances laissent planer les doutes  plus forts sur la réalité des investissements et des réorientations dans les choix économiques du gouvernement français.

Ainsi, alors les États-Unis font dans ce domaine comme dans bien d'autres leur révolution,  il est à craindre qu’une fois encore la schizophrénie française de l'opposition entre les actes et  les paroles l’emporte comme une malédiction.

 

04.11.2008

Mauvais coups contre les libertés publiques, par Corinne Lepage

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« Tout se passe comme si la crise économique était le moment rêvé pour procéder aux mauvais coups contre les libertés publiques pendant que les braves citoyens sont tout occupés à se préoccuper des cours de bourse sur lesquels ils ne peuvent rien, » écrit Corinne Lepage, qui appelle à « sortir de l’anesthésie démocratique dans laquelle nous sommes plongés. »

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